Secte
et démocratie
Interview de Françoise Champion parue dans le magazine "Les trois mondes" n° 14
La sociologie s'intéresse de près à l'existence des mouvements spirituels. Ecartés du débat par les pouvoirs publics, les sociologues ont néanmoins mené et publié différentes études qui montrent à l'évidence la nécessité de clarifier les choses. Françoise Champion a dirigé avec Martine Cohen la publication d'un ouvrage intitulé « Sectes et démocratie» qui fait référence.
Q : N'y
a-t-il pas un aveuglement des partis politiques? R
: Je pense que c'est tout à fait vrai et c'est là où le débat est difficile.
Si on discute
«serré» tant avec les hommes politiques
qu'avec les responsables des
associations anti-sectes, comme je
le fais, et qu'on leur dit que le phénomène
«sectaire» est extrêmement minoritaire,
ils le reconnaissent. Et ils disent
même « Ce n'est pas parce qu'on croit aux chakras, à la guérison par les mains,
etc. que l'on est dans une secte». Une
secte, c'est bien précis, c'est ceci et
cela... et on devrait respecter la liberté de croyances y compris les croyances
les plus farfelues. Ils disent «nous le savons » et puis c'est
comme s'ils
oubliaient. C'est dire qu'il y a une perpétuelle
contradiction. Quand on discute
précisément, ils savent que c'est
un phénomène très limité et qu'il ne
faut pas confondre. Il est vrai que l'opinion
publique est de fait anxieuse
et réclame des actions spectaculaires contre
les «sectes». Q
: Pourquoi une
telle médiocrité dans
ce débat? R
: Les médias et le grand public n'ont plus de culture
religieuse et ne savent plus
ce qu'est la religion. C'est
comme si les journalistes
avaient oublié ce
qu'est le religieux. La
religion c'est du surnaturel,
ça fonctionne au charisme. Et du fait
même que les groupes religieux
fonctionnent au charisme, à la
prophétie, veut dire, par nature qu'ils ne peuvent pas être démocratiques.
Ce religieux-là,
le religieux "classique"
qui fait du prosélytisme,
de l'évangélisation, a droit
à la liberté religieuse jusqu'à
nouvel ordre, dans nos
sociétés démocratiques
fondées sur le respect
des libertés publiques
dont la liberté religieuse. Q
: A votre avis comment
dépassionner
le débat
et faire R
: Pour le dépassionner,
il faudrait examiner
au cas par cas
les groupes, les sectes,
c'est-à-dire sortir
de la logique de l'amalgame
; il y a des groupes où
ils se passe des choses pas du tout condamnables. Ici il se passe cela, dans
tel groupe il se passe ceci, ailleurs il
se passe autre chose. Il faudrait s'en tenir
à des faits, des faits avérés au maximum, recouper les informations des
diverses sources et ne pas se fier uniquement
à celles fournies par les associations
anti-sectes, les renseignements généraux ou les anciens adeptes qui ont
droit à la parole et qui disent des choses importantes, mais qui doivent être
confrontées à d'autres
sources. Il ne s'agit pas, comme ont pu le faire certains de nos collègues sociologues,
de disqualifier tout
ce qui viendrait des associations
anti-sectes ou des adeptes. Il y a des choses à prendre
en compte mais ne pas se
contenter d'un seul son de cloche.
En France étant donné ce
climat de lutte anti-sectes, tout le monde veut se démarquer
de peur d'être classé comme
secte. Ainsi à Lille en
mars dernier lors des Assises
du dialogue interreligieux,
j'ai animé un atelier
sur le sujet des sectes
avec mon collègue
Jean-Paul Willaime.
La
déclaration finale
des Assises préparée
à l'avance
par
les organisateurs
concernant
notre débat
allait dans le
sens contraire de
l'esprit qui y avait
régné. Nous avons
protesté auprès
des organisateurs mais en vain !
Propos
recueillis par Michel Rousseau
Lire des extraits de l'ouvrage "sectes et démocratie"
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