L'horreur sécuritaireLes Trente
Honteuses, par Jean-Marc Fédida, Éditions Privé Jean-Marc
Fédida est avocat à (...)
Ainsi, face à l'information qui menace et au spectacle offert d'une société
au bord de la rupture, doit être fait, a minima, le constat de cette unanimité
qui fait de l'insécurité à la fois le fléau de notre vie sociale
contemporaine et la clé de tous les eldorados lorsqu'elle aura été résolue. (...)
Il faut voir l'adoption, à l'automne 2005, d'une loi instituant le couvre-feu
sur les banlieues comme l'aboutissement terrible mais logique d'une longue dérive
annoncée en 1976 avec le débat puis le vote des lois "sécurité-liberté".
On peut, avec le recul, considérer que cette loi est le première déclaration
de guerre faite à ce corps informe qu'est la délinquance et dans le quel, par
définition, l'ennemi n'existe pas encore. La particularité de cette déclaration
de guerre, c'est bien qu'elle est faite à tout le monde et à personne en même
temps, puisque celui qui est concerné n'a pas encore commis l'acte qui le fera
basculer dans le camp ennemi (...) Cette loi innove ; par son effet, elle rend
le délinquant ainsi que le citoyen - en ce qu'ils comprennent naturellement une
part de promesse de déviance - objets de tous les sévices. Ils perdent leur
qualité de sujets de droit pour devenir objets de droit. (...)
Loin de la philosophie du droit, cette loi, au nom des valeurs de sécurité et
de liberté, va résolument écarter le délinquant de la communauté sociale.
Ce n'est plus un citoyen sujet de droit et donc un membre à part entière de
notre communauté qui en aurait enfreint les règles -et qui pour cela mériterait
d'être puni, puis conduit à se rédimer en revenant aux valeurs communes -,
mais un ennemi de la société, de l'État, qui, par un effet compassionnel,
s'identifie et même usurpe la douleur de la victime. (...)
Afin d'obtenir la reddition d'un camp ennemi - dont on a vu qu'il n'existait pas
-, tous les moyens doivent être mis en oeuvre, et tant mieux si cela passe par
un renforcement des pouvoirs des forces de l'ordre (...) On ne négocie pas et
on ne pactise pas avec un ennemi. Les forces de l'ordre transformées en autant
de commandos investis de cette conviction, ne peuvent qu’envisager avec le mépris
qui convient cette marque de faiblesse surannée que constitue le simple respect
de la dignité de la personne et des droits de sa défense. (...)
La recette d'une information réussie ne peut se garder d'une dose de violence
et le média le plus policé ne se débarrassera jamais de cette once de
scandale qui appâte l'esprit curieux (...) s'il n'y a pas de responsabilité
causale immédiate des médias, et notamment des chaînes de télévision, dans
l'accumulation au fil des années des lois liberticides, on peut cependant, sans
faire injure à la réalité, constater qu'ils ont fait preuve d'une formidable
complaisance, ne prenant aucun recul sur l'information et tendant le micro à
toute personne qui souhaitait s'exprimer sur le sujet. Or, à la faveur de cette
complaisance, s'est mise en place une sorte de machine à fabriquer de l'insécurité,
dont les rouages semblent s'activer dans un mouvement presque perpétuel. (...)
La peur de l'autre est à vrai dire une chose curieuse, puisque, comme disait
Sartre, "L'autre, c'est le même". (...)
On se retrouve face à cette aporie : si tout le monde est dans un état d'insécurité,
cela veut donc dire que chacun représente une menace pour l'autre et qu'il n'y
a pas de victimes mais uniquement des coupables ou des futurs coupables. Et
c'est ainsi que se forme le vrai ressort des lois liberticides, elles ne
trouvent pas d'autres fondements que celui-là. En voulant me protéger de mon
voisin et protéger mon voisin de moi, on crée deux suspects auxquels il serait
dangereux de reconnaître des droits et des libertés. (...)
On a déclaré la guerre à des ennemis qui n'existaient pas en tant que tels et
qui, de surcroît, n'avaient pas vocation à le devenir ; les délinquants ne
poursuivent pas, sauf exception, de projet de destruction de l'État. Lorsqu'ils
commettent un délit, c'est le plus souvent dans un but personnel, dépouillé
de toute altérité et sans autre but que la satisfaction d'un besoin immédiat
de quelque façon que ce soit. (...)
L'expérience a donc démontré la vanité de l'utilisation de la loi telle
qu'elle a été imaginée et conçue dans le cadre de cette vision sécuritaire
pour traiter avec efficacité le problème, s'il existe, de l'insécurité. Car,
au stade où nous sommes rendus, quatre hypothèse peuvent êtres explorées au
regard de l'échec de la politique sécuritaire menée par la voie législative
: soit la loi est un instrument juridique inadapté, soit la politique sécuritaire
qu'elle sert est mauvaise et inefficace, soit tout simplement elle combat une
chimère et le sentiment d'insécurité est une invention destinée à permettre
de brimer les libertés, soit, bien entendu, les trois à la fois. Par
respect pour la clairvoyance supposée de nos dirigeants et par considération
pour leur intelligence, notre préférence ira à la troisième hypothèse (...) (...)
Bien plus, qu'il soit autorisé de constater que, si depuis trente ans la loi a
révélé sa parfaite incompétence pour traiter de manière sérieuse les
questions de sécurité, elle a en revanche montré avec quelle efficacité elle
a failli dans sa tâche de préservation des libertés publiques, et combien in
fine elle est devenue ni plus ni moins un relais d'opinion. C'est
aujourd'hui l'événement qui fait le législateur ; le fait divers, adressé
comme un projectile dans le visage des représentants de la nation, est devenu
le vrai moteur législatif. (...)
Si nous admettons qu'il faut aller chercher dans les écoles primaires les
graines de futurs délinquants, nous commettons au sens propre, et non
juridique, un crime contre l'humanité. Nous offenserions l'être humain et nous
ferions accomplir à l'absurdité criminalistique et philosophique un pas supplémentaire,
celui qui consiste à considérer que l'humain est un objet que certains
s'arrogent le privilège de traiter au nom d'un droit supérieur. (...)
Exiger de ses citoyens toujours plus de transparence et de mise à nu (...)
n'est pas suffisant pour l' État. Il convient en outre de faire du citoyen le
relais naturel de ses missions de sécurité, un petit membre de l'État investi
lui-même par nature d'un devoir de service public, ce que l'on appelle
aujourd'hui le "devoir citoyen". C'est que l'on compte sur sa
collaboration pour que les missions supérieures de sécurité puissent
s'accomplir. (...)
Le citoyen, en tant qu'auxiliaire de police, se verra bientôt investi
d'une mission de délation, qui existe d'ores et déjà moralement, et, dans
certains cas, légalement. (...)
Notre passivité à l'égard d'une surveillance de notre liberté qui mériterait
plus que jamais la révolte est particulièrement fascinante. (...)
Ainsi, rien n'est plus angoissant existentiellement que le sentiment de
l'absolue liberté, sans barrières ni limites à la pensée. C'est un vertige
effrayant, car face au vide chacun est libre de composer son destin. Alors
l'assujettissement intérieur est le remède à cette angoisse existentielle. (...)
Ce que Bataille appelait "la sujétion intérieure" prend alors tout
son sens : le refus viscéral de la liberté conduit le citoyen à instaurer des
règles, des sanctions, et, dans une certaine mesure, ce qu'il nomme sa
"conscience" sera en réalité son "gendarme". (...) Le
principe de précaution, véritable monstruosité juridique, a été fiché au
frontispice de notre corps de règles (...) Ainsi ce n'est plus seulement le
citoyen qui est considéré par tous - y compris par lui-même - comme un être
coupable de sa dangerosité légitimant que l'on bride sa liberté ; ce sont ses
intentions qui doivent être considérées avec circonspection et vigilance pour
qu'elles ne provoquent pas quelque catastrophe (...) Le principe de précaution,
ainsi énoncé, permet la sanction du citoyen pour le danger de l'usage
potentiel qu'il pourrait faire de sa liberté. (...)
une société qui voit dans ces propres membres ses ennemis, et dans la fonction
de l'autorité publique la vocation à réprimer dans les actes ne peut que mal
finir. Par sa logique, elle ne peut qu'être saisie d'une irrépressible
tentation totalitaire. (...)
Les années 1990 ont vu se développer une émotion particulière à l'égard
des actions dites sectaires qui visaient à embrigader l'individu dans des
mouvements qui aboutissaient à son aliénation mentale ainsi qu'à sa ruine
financière. Des organisations, le plus souvent constituées en associations, se
sont vu reconnaître le droit de désigner quels groupements remplissaient tels
critères et devaient ainsi faire l'objet de mesures d'interdiction. Tous ceux
qui avaient le malheur de prôner des théories comportementales dites New Age
(yogis, sophrologues, etc.), c'est à dire reposant sur une certaine conception
de l'individu issue des mouvements soixante-huitards, se sont trouvés dans le
collimateur des gendarmes de ces associations, le plus souvent saisies par des dénonciations
d'anciens membres de ces organismes, et condamnés à se justifier. Suspectées
de tous les maux, de se livrer aux actes les plus excentriques et inavouables,
de l'adoration de mythes farfelus Raéliens à la pratique d'actes de pédophilie,
voire de prôner les suicides collectifs comme ce fut le cas parfois, ces
associations furent pourchassées, à vrai dire, sans grand discernement. La
fabrication du dogme a suivi le processus habituel, partant de l'effroi légitime
suscité par la découverte d'agissements odieux commis dans certaines
associations. Une définition de ce type de groupement fut recherchée pour
permettre de sanctionner non plus l'acte criminel en lui-même, mais la mise en
oeuvre d'un groupement qui était susceptible de permettre ce type
d'agissements. Il s'agissait en quelque sorte de mettre en oeuvre une
surveillance de la liberté associative, pourtant conquête immense du siècle
dernier. Une association devenait contrôlable à loisir, par tous les moyens
possibles ; elle se trouvait placée sous surveillance. Rien ne leur fut épargné,
et le plus souvent les contrôles fiscaux fusèrent, pour pallier la carence de
la loi pénale qui n'avait pas prévu d'incriminer le fait de s'associer et pour
assécher financièrement ce qui était prétendument une prospérité imméritée. (...)
Une "secte" fut donc définie comme un lieu fermé, coupant des
milieux familiaux et sociaux la personne qui, embrigadée, se trouvait sous
l'influence d'un gourou aboutissant à sa dépersonnalisation. La définition
ajoutait que le phénomène sectaire s'accompagnait le plus souvent de
l'adoption d'un certain nombre de codes langagiers, vestimentaires ou
comportementaux. L'inventaire
des sectes dites dangereuses dressé par le rapport parlementaire Vivien prêtait
à sourire tant il regroupait des associations de bric et de broc allant du
farfelu à l'inquiétant, et laissant parfois rêveur sur la pertinence du choix
de la mobilisation de l'énergie de nos élus. Quoi qu'il en soit, cette définition
devait aboutir à la mise en oeuvre d'un texte particulièrement répressif
visant à permettre la sanction de l'autorité publique. On aurait pu traiter
par la dérision certaines de ces associations, tout en sanctionnant bien sûr
les crimes qui pouvaient être commis ça et là à l'aide du matériau répressif
dont on disposait. Ce ne fut pas le choix opéré et il fallut tolérer que l'on
écornât la liberté associative (...) la mécanique sécuritaire a (...) bel
et bien fait reculer cette liberté fondamentale et brisé ce qui semblait
acquis, dont le résultat est aujourd'hui une véritable régression de la
liberté de s'associer. (...)
Tout État qui ne fait que prôner la sécurité porte en son socle une fêlure
qui consiste dans cette évidence que l'on ne peut durablement s'assurer l'obéissance
des citoyens par des mesures exclusivement liberticides. Les exemples ne
manquent, hélas, pas de ce que par le passé les États menant ce type de
politique portaient en eux le germe de leur destruction. Le tout n'a été
qu'une question de temps, de patience, et surtout de désir de ceux qui y furent
soumis de se réconcilier avec la liberté. (...)
Les lois sécuritaires présentes et à venir sont comme un acharnement thérapeutique
appliqué par un médecin borné qui, dans la progression de la maladie, verrait
la justification de ses choix thérapeutiques. Alors conviendrait-il de changer
le médecin, ou bien que celui-ci prescrive désormais un peu de liberté ou
tout simplement qu'il laisse le corps social se cicatriser de lui-même ? |