Transcription intégrale de l'interview de Jean-Luc Martin-Lagardette
Dans cette interview, il nous donne son point de vue éclairé sur la
lutte antisectes et le rôle des médias.
Jean-Luc Martin-Lagardette : « Je suis journaliste depuis 1975,
ancien de l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille. J'ai travaillé
ensuite dans la presse locale, dans un grand quotidien régional,
avant de venir à Paris travailler dans la presse professionnelle,
dans un premier temps pour un magazine pour les professionnels des
collectivités locales, puis ensuite j'ai rejoint, à l'époque de sa
création, le magazine Décision-Environnement. Ensuite, pendant dix
ans, j'ai été pigiste. En même temps, j'avais toujours des activités
de formateur en journalisme. Puis, j'ai écrit quelques livres, des
guides pratiques ou des livres de réflexion plus philosophiques, et
depuis deux ans je suis rédacteur en chef du magazine en ligne
Ouvertures, qui est accompagné d'une lettre trimestrielle que nous
envoyons à nos abonnés, gratuitement, et qui est le portail de
l'honnête homme du XXIe siècle.
La lutte contre les dérives sectaires me paraît indispensable. Pour
moi, c'est légitime que le gouvernement, que certaines institutions,
veillent à ce que des charlatans, pour la question des thérapies
naturelles ou différentes, ne sévissent pas et n'abusent pas de la
crédulité des populations. De même, il est important que dans les
groupes qui peuvent se constituer, quels qu'ils soient, il n'y ait
pas de démarche qui fasse que les populations les plus faibles soient
empêchées de s'épanouir librement et soient mises dans des
orientations pour être exploitées.
L'idée me paraît formidable et que la France ait une politique dans
ce domaine, j'approuve. Je trouve ça très bien. Le problème, c'est la
façon dont elle est appliquée, parce qu'il ne s'agit absolument pas
en fait, selon ce qui est dit, de lutte contre les dérives sectaires,
mais de lutte contre les sectes.
Nous luttons, en fait, contre des minorités spirituelles. Ce que nous
appelons « sectes » existe très peu en France. En fait, il y a
différents groupements qui ont des démarches différentes les unes des
autres mais qui, pour la plupart, la très grande majorité, tel que
j'ai pu l’observer parce que je suis allé voir à droite et à gauche,
la plupart ont des objectifs spirituels, ont des objectifs de
recherche, ont des objectifs de défricher des voies nouvelles par
lesquelles leurs membres ou ceux qui peuvent sympathiser avec ces
démarches vont découvrir d'autres façons de se comporter, de penser,
d'agir, de se nourrir et de se soigner.
La lutte est faite avec un amalgame, pour englober sous le terme de
sectes toutes ces démarches-là. S'il était question de lutter contre
les dérives sectaires, eh bien on lutterait contre les dérives
sectaires, partout, non en lutte contre les dérives sectaires
uniquement quand il s'agit de mouvements spirituels. C'est donc bien
la preuve manifeste qu’il y a une haine des sectes, une peur des
sectes, une phobie des sectes, en France, qui fait que le dossier est
complètement pourri.
Je ne dirais pas, comme Emmanuelle Mignon, la fameuse phrase qu’a
prononcée la conseillère de M. Sarkozy, en disant que le problème des
sectes était un « non problème ». Je dirais que le problème des
sectes est un problème très mal
posé et qu’il serait beaucoup plus simple de résoudre, si on voulait
regarder les choses de sang-froid et être beaucoup plus objectif sur
la situation.
Cette histoire de sectes, c'est un montage qui n'a plus lieu d'être.
Ce sont des clichés qui empêchent de penser. Donc, il faut raisonner,
maintenant, en comprenant que chacun, si nous continuons ce système,
peut être traité de sectes et que ce schéma-là, nous l’avons tous
dans la tête. Même si vous n’êtes pas dans une secte, et même si vous
êtes dans une secte, vous
allez penser que l'autre est dans une secte et que l'autre est
dangereux, et qu'effectivement c’est vrai qu’il y a des risques mais
ce n'est pas chez moi, c'est toujours chez l'autre. Et cela, il est
impossible actuellement, telle que la politique est
menée, de s'en sortir.
La MIVILUDES est anticonstitutionnelle dans sa démarche, je le dis
très clairement. La Constitution dit que nous ne pouvons pas
condamner quelqu'un sans l’avoir entendu, sans lui avoir offert un
procès équitable et sans avoir commencé par lui offrir la présomption
d'innocence. C'est pourquoi la France est pointée du doigt par de
nombreux pays à l'étranger et ce qu'elle ne comprend pas, elle dit
qu'elle est toujours à la pointe d’une mission extraordinairement
positive de lutte contre les sectes et qu’elle est la seule au monde
à avoir tout compris mais, en fait, ce qu’on lui reproche, ce n'est
pas de lutter contre les sectes, c'est la façon dont elle le fait,
c'est qu’elle ne respecte pas les règles constitutionnelles, les
règles sacrées de notre démocratie. Les experts véritables,
c'est-à-dire des gens qui sont capables de faire la balance entre les
parties, d'étudier les choses impartialement, professionnellement,
cela existe très peu en France.
Nous avons quelques sociologues qui enquêtent, qui essayent de voir
sur le terrain, ceux-là sont immédiatement diabolisés, puisqu'ils ont
commercé avec la secte, puisqu'ils sont entrés dans la secte, ils
l'ont analysée et donc, forcément, ils sont manipulés.
Il faut arriver à sortir de cela, par l'information, par l'écoute des
thèses contradictoires en présence. La MIVILUDES n'a jamais accepté
le contradictoire, jamais, l’ADFI pareil, l’ADFI : « Nous ne parlons
pas avec ces gens-là parce qu'ils sont tellement forts qu'ils vont
vous embrouiller ». Le grand dada, maintenant, de la MIVILUDES, c’est
de dire que les sectes qui veulent faire de l'argent ont vu que, dans
le domaine de la formation, il y avait un paquet de fric à se faire
et donc, elles se sont engouffrés là-dedans. C'est amusant de voir,
parmi les critères que définit la MIVILUDES pour alerter sur le
risque sectaire, il y a par exemple, la connaissance de soi, la
réflexion sur le sens de la vie, tout ce qui est développement
personnel, tout ce qui est étude de son propre comportement. Donc,
devient sectaire celui qui s'interroge sur lui-même et qui ne marche
pas, qui ne suit pas les directives de la société dans son ensemble
et de la société en particulier dans laquelle il travaille. Depuis
mon entrée à l'Ecole de Journalisme de Lille, je me suis intéressé à
la déontologie du métier, autrement dit aux conditions d'exercice du
métier. Nous étions quelques étudiants à critiquer très fortement que
cette école nous formait à rentrer dans le moule des médias tels
qu'ils étaient, sans produire une réflexion de fond sur le rôle de
l'information dans une démocratie.
La plupart des grands médias sont détenus par des capitaines
d'industrie, qui sont donc très proches du pouvoir, dont les intérêts
sont convergents, avec ceux du pouvoir et donc qui, non pas censurent
les journalistes, c'est plus une autocensure du journaliste qui ne
peut plus dire réellement ce qu'il voit, ce qu'il a envie de dire,
parce qu'il sait très bien que telle ou telle idée, tel ou tel
constat ne pourrait pas passer dans les colonnes de sa presse. La
Convention Collective Nationale des Journalistes, c'est-à-dire le
document qui régit les relations de travail entre les journalistes et
leurs employeurs, stipule bien que le journaliste a une liberté
totale d'expression, dans la mesure où cette liberté d'expression ne
va pas à l'encontre des intérêts du propriétaire du média.
De plus en plus de médias sont très dépendants de la publicité,
puisqu'ils vivent plus de la publicité que des lecteurs, du soutien
de leur lectorat par les abonnements, par les achats qui diminuent
d'année en année. Donc, c'est un vrai problème puisque la presse perd
de plus en plus sa crédibilité, c'est un serpent qui se mord la
queue, parce que plus elle perd sa crédibilité auprès des lecteurs,
plus elle est obligée de recourir à la publicité et plus la publicité
oriente plus ou moins directement le contenu des articles. J'ai parlé
de l'autocensure, c'est quelque chose qui marche beaucoup.
Le journaliste français sait depuis longtemps, que la vérité n'est
pas atteignable, donc il ne cherche plus la vérité. Mais il ne l’a
remplacée par rien, il dit simplement : « Je m'engage à être
honnête ». Cela met tout en l'air, parce que si on ne cherche pas la
vérité, on a son honnêteté par rapport à ses croyances, par rapport à
ses convictions et non plus par rapport à ce qui est.
En tant que journaliste, je sais que je suis un professionnel de la
manipulation, donnez-moi n'importe quel fait, je vous en tire quelque
chose de positif ou je vous en tire quelque chose de négatif. Il
suffit que je le décide, je trouverai autant d'éléments pour prouver
l'un que l'autre. Tous mes confrères savent très bien que, quand ils
enquêtent sur quelque chose, ils peuvent aussi bien détruire que
construire. Cela dépend de leur point de vue. Actuellement, le point
de vue des journalistes, c'est détruire les sectes.
Je m'adresse là à mes confrères, à la presse : prenez déjà vos
informations aux différentes sources, ne vous contentez pas de ce que
vous dit l’ADFI, la MIVILUDES, quand il est question de sectes, ni le
Conseil de l'Ordre des Médecins. Il suffirait déjà qu'il y ait une
information neutre et objective à partir des éléments existants, nous
verrions les journalistes
enquêter, par exemple, sur l’ADFI, savoir qui sont les membres de
l’ADFI, quel est son budget, le nombre exact des victimes. Donnez-moi
des statistiques précises, pour savoir qui sont les victimes des
sectes. Est-ce que les méthodes pour déterminer qui est une secte et
qui ne l'est pas sont scientifiques ? Si on cherche à connaître, et
en plus à ne pas diaboliser ceux qui ne le méritent pas, parce que
dans la liste des sectes, tous les responsables politiques qui ont
suivi de près, à part un petit quarteron de députés qui sont vraiment
fanatisés contre les sectes mais, à part ceux-là, la plupart
reconnaissent que dans ce guide il y a plein de mouvements qui ne
mériteraient pas d'y être.
Quand nous pensons secte, mouvement terroriste, quasi terroriste qui
ne vit que pour exploiter les gens, ce n'est pas vrai. Il y a plein
de gens qui pourraient parler autrement, qui pourraient dire que les
choses en France sont arrivées à un point complètement aberrant dans
cette politique antisectes. Mais non, la facilité et la paresse, qui
sont les deux principaux défauts que Kant avait mis en avant dans son
fameux écrit, Qu'est-ce que
les lumières ?, quels sont les principaux défauts des hommes par
rapport à la lumière : c'est la lâcheté et la paresse. L'aspect
proprement spirituel de l'homme, ce que j'appelle l'âme, doit être
défendu, c'est pour cela que je viens d'écrire un livre qui s'appelle
Les droits de l'âme, pour une
reconnaissance politique de la transcendance. On est là à vouloir
faire peur aux gens, en disant : « Attention, n’allez pas dans toutes
ces nouveautés, faites attention à tous ces groupements », que nous
nommons sectes pour bien jeter la peur et effrayer les populations,
et dire que ce sont des manipulateurs qui vont prendre votre argent
et votre vie, sans voir que derrière il y a des individus, des
hommes, des femmes, des enfants, des familles, des amis, des gens,
des personnes humaines qui ont des convictions, oui, fortes, parfois.
Alors, qui a raison ? Celui qui cherche honnêtement ne trouve pas un
environnement apaisé où il va pouvoir faire son choix en toute
connaissance de cause, où il peut y avoir une sorte de marché des
spiritualités, où chacun est à égalité et défend sa vision avec ses
moyens. Là, nous sommes en France, il y a des bons, des mauvais,
c'est très manichéen. Il y a les bons, les grandes religions
reconnues, puis il y a les mauvais, ce sont tous les petits nouveaux.
Dans le Figaro du 11 septembre 2009, « Quand
nous perdons notre capacité à engager une conversation civile les uns
avec les autres, sur les sujets d'importance réelle, nous ne perdons
pas seulement notre capacité à relever de grands défis, nous perdons
quelque chose d'essentiel à propos de nous-mêmes ». Je trouve que
c'est une très belle phrase, elle a été prononcée par M. Barak Obama
à propos du débat sur son système de santé.
Mais je trouve que la France, si elle n'est pas capable de discuter
avec ses enfants qui sont dans des contextes un peu différents, qui
ont des pensées étranges, si elle n'est pas capable de les écouter et
si elle ne veut que les exclure, les diaboliser, non seulement elle
n'arrivera pas à relever le défi de la cohabitation des différents
pensées mais, en plus, elle
perd de son âme, l'âme de la démocratie, l’âme de lumière, l'âme des
droits de l'homme qui dit que chaque homme a le droit d'être entendu,
de défendre son dossier dans des conditions équitables.
Jean-Luc Martin-Lagardette a publié plusieurs ouvrages : Vrai comme
l'info, en 2001, l'Information Responsable, en 2006, Comment va
Youri, en 2007, Vademecum de l’Eau et Les Droits de l'Ame, en 2008,
et enfin, Le Guide de l'écriture journalistique et Evolution et
finalité, Darwin, Monod, Dieu, en 2009.
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Jean-Luc Martin-Lagardette est journaliste
depuis 1975. Ancien élève de l’École supérieure de journalisme de
Lille, il a été notamment rédacteur en chef du mensuel Décision
Environnement. Il est par ailleurs à l’origine, avec l’Alliance
internationale de journalistes et son confrère Yves Agnès, de
l’Association de préfiguration d’un Conseil de presse (