De la manipulation
mentale à la secte globale ?
Après vingt-cinq ans de controverses sur la meilleure façon de lutter contre les sectes, les parlementaires français viennent d’adopter une loi réprimant la « manipulation mentale » et l’exploitation de la « dépendance psychologique ou psychique ». De leur côté, les Etats-Unis soumettent l’Europe à une pression diplomatique intense pour défendre la « liberté de religion ». Deux visions antagonistes, également réductrices, du libre-arbitre. Au risque de soutenir la grande secte sociétale contre les petites. Par Denis Duclos (le monde diplomatique, août 2000)
Les « religions émergentes » expriment des
aspirations conviviales contrastant avec la froideur du système triomphant.
Mais, à y regarder, la secte ressemble à la grande société, alliant
contrainte douce et matraquage propagandiste. Et, s’il est difficile de repérer
la banale servitude volontaire (endémique malgré La Boétie), il n’est guère
plus aisé de séparer le libre choix de l’adepte de l’influence psychique
du gourou. Certes, le citoyen respectueux des droits humains récuse les
groupements coercitifs, manipulateurs, voire criminels, captant les ressources,
embrigadant les enfants, portant atteinte à l’intégrité physique ou perpétrant
le viol psychique (1). Mais que faire lorsque la coercition est
autoadministrée, à l’instar de règles monastiques ascétiques ?
Lorsque le « lavage de cerveau » imputé à des gourous diaboliques
se révèle être partage de fantasmes par des élites comme les trente-neuf
riches Californiens de La Porte du Ciel ayant « abandonné leur réceptacle
physique » en mars 1997, ou les membres (médecins, banquiers ou
ministres) de l’Ordre du Temple solaire (OTS) (2) ? Et qui
poursuivre pour « incitation au suicide » quand on persiste à se
tuer, les guides ayant depuis longtemps disparu ? Que dénoncer, quand la société-bulle proposée par les
cultes sectaires n’est qu’une copie microscopique de la secte planétaire
sommant chacun de consentir à devenir un « gentil membre de l’humanité » ?
Que penser, à l’inverse, lorsqu’une communauté, illuminée d’un mythe naïf,
permet à des chômeurs déprimés, proches de l’abandon d’enfants, de
retrouver une insertion utile, du moins à leurs yeux ? Vouloir endiguer le sectarisme par le harcèlement judiciaire
- ressort d’une « gauche » dépossédée de ses idéaux ? -
semble pusillanime, et hasardeux quand cela touche aux libertés
d’association, chèrement acquises. Quant à psychiatriser des « pathologies
sectaires », c’est attribuer une expertise à des militants partiaux
(malgré leurs diplômes médicaux et leur civisme péremptoire). On risque - à
l’instar de la psychiatrie soviétique de sinistre mémoire - de soutenir la
grande secte sociétale contre la petite, et de donner à croire que toute résistance
au projet globalisateur serait anormale, sous prétexte de « déni de
la réalité (3) ». Or, en quoi l’allégeance à l’ordre libéral
serait-elle garante de réalisme ? Les idéaux universels n’ont-ils pas
montré - comme ceux de la nation - qu’ils pouvaient se charger
d’irrationalité coercitive, se gorger d’utopies insensées ? Opposer la raison au sectarisme illuminé implique de saisir
ce dernier comme manifestation sociale : il exprime et anesthésie dans
l’urgence les ruptures culturelles (4). La multiplicité des
sectes forme un marché hospitalier du malaise dans la civilisation.
L’appartenance à telle Eglise compte moins ici qu’un vaste milieu cultuel où
se rencontrent futurs adeptes et personnalités influentes, et où
s’entrecroisent les thèmes mystiques. Ainsi, les membres de l’OTS (ceux de La Porte du Ciel, ou
ceux du Centre holistique Isis, qui avaient programmé leur fin, aux Canaries,
en janvier 2000) avaient manifesté, avant leur adhésion fatidique, un vaste éventail
d’intérêts allant de l’homéopathie au néodruidisme, des expériences au
seuil de la mort aux rites de résurrection d’Osiris et au spiritisme
(Kardec), des légendes arthuriennes au retour des Templiers et au rosicrucisme,
des anges aux extraterrestres (favoris du culte raélien). Comme Umberto Eco
l’avait pressenti dans son Pendule de Foucault, ces éléments forment
une mythologie contemporaine où beaucoup s’abreuvent d’extraordinaire.
Certains voudront fondre réel et imaginaire, mais l’idée d’un « transit »
de leur « enveloppe charnelle » ne s’imposera pas sous
l’influence exorbitante des gourous : elle sera d’abord venue d’une
culture trans-sectaire diffuse, banalement traversée d’éclairs d’inquiétude
pour le désastre écologique. Comme d’autres activités dans le monde de la marchandise,
l’adhésion à la secte tend à la consommation oppor-tu niste : nombre
de Japonais fréquentent ainsi, en même temps, le shintoïsme (plus « magique »),
le bouddhisme (plus philosophique), voire le christianisme (pour le mariage). On
apprécie aussi les sectes, plus « existentielles », qui doivent,
pour plaire, rivaliser d’originalité. Ainsi du bouddha réincarné Ryuho
Okawa qui s’appuie sur... Nostradamus. Aux Etats-Unis, Hollywood montre
l’exemple : on ne parle que de l’affiliation lamaïste de telle vedette
naguère New Age, tandis que telle autre a découvert la Kabbale. Il en va de même
en Afrique ou dans les cultures afro-américaines :non seulement beaucoup
d’adeptes passent d’un culte à l’autre, mais la plupart cumulent
affiliation à une dénomination religieuse et participation à plusieurs
groupements rituels, sans parler du recours aux guérisseurs ou aux sorciers.
Les représentations (les esprits) circulent également entre traditions et créateurs
inspirés. Sous ce bouillonnement hétéroclite, le vaste champ des
groupes cultuels peut être décrit comme un triangle dont les pointes
symbolisent trois grandes réactions à la crise de la culture :
l’accepter, la critiquer, la fuir (5). On peut renchérir sur le
mouvement scientifique, technique et commercial, pour le fonder spirituellement.
On peut, au contraire, condamner la déchéance des pouvoirs en place. Enfin, on
peut décider qu’il faut « en finir », en se soumettant à un
jugement terminal. Exprimées par des sectes, ces trois positions amplifient des
attitudes répandues dans la société globale, comme la course au progrès, la
lutte contre les archaïsmes, ou encore la mise en jeu de la vie ou de la
fortune - luttes d’indépendance, ruées spéculatives, etc. Là encore, elles
ne se séparent pas de la société, mais exagèrent plutôt ses tendances
profondes. 1. Culte de la
modernité
Ainsi, de nombreuses sectes ne
souhaitent pas récuser le progrès, mais en animer le mouvement. Le monde
moderne s’avère-t-il lié à l’éducation ? Voici la Christian
Science, qui, dès le début du XXe siècle, proposa l’apprentissage rationnel
de la religion. L’Eglise de scientologie prétend maîtriser « le
savoir sur le savoir », et combler le retard des connaissances sur
l’homme par rapport à celles de la nature. En voici d’autres qui
construisent des écoles et des laboratoires, financent des programmes de
recherche, recrutent sur les campus et parmi les étudiants et les chercheurs
les plus brillants, dont la Vérité suprême (désormais Arefu) d’Aum
Shinrikyo, bouddhisme teinté d’apocalyptisme mais centré sur
l’augmentation des capacités dans la vie moderne.
Les médias apparaissent-ils
centraux dans notre existence ? Voici les télévangélistes américains ou
brésiliens qui surpassent les plus populaires des animateurs - et, ô scandale,
exigent des rémunérations aussi considérables que ces derniers ! L’écran
de télévision ou d’ordinateur est-il, à l’évidence, le nouvel autel
domestique de la religion consumériste ? Voilà que la Soka Gakkai (la
« société de création de valeur », deux millions de familles adhérentes
revendiquées) propose de mettre en marche dans tous les foyers un appareil bien
plus intéressant : l’autel du Mandala, où se récite le Daimoku
(l’adoration du sutra du Lotus) !
Internet relie-t-il les individus
à des millions d’autres ? Voici que fleurissent « cyberreligions »,
« technocultes » et « technosophies » : plus de 20 000
forums religieux recensés en 1997 sur Internet. Voici l’ Institut de
recherche sur le bonheur humain (secte syncrétique japonaise), qui promeut les
liaisons entre adeptes par satellite. Voici encore Aum fabriquant des relais de
transmission de pensée entre le gourou et ses disciples...
Certes, le modernisme sectaire
peut basculer vers la violence (comme en 1995, lorsque des membres de cette
puissante secte répandirent du gaz sarin dans le métro de Tokyo, tuant cinq
personnes), mais il s’adapte sur le long terme. Ainsi Aum possède-t-elle
aujourd’hui des dizaines de boutiques d’informatique, comme c’est aussi le
cas en Europe ou aux Etats-Unis, pour des communautés cultuelles fascinées par
le Réseau. Elles réactualisent l’affinité entre secte et commerce décrite
par Max Weber pour certaines communautés protestantes des siècles passés.
La technologie militaire démontre-t-elle
sa supériorité ? Depuis que l’Armée du salut (longtemps démonisée
comme secte) endossa l’uniforme pour combattre la misère comme sur un champ
de bataille, le thème a servi bien des propos : ainsi, l’étrange Eglise
ougandaise des Holy Spirit Mobile Forces (1993-1996) s’organisa au milieu de
la guerre civile comme une armée moderne en marche, dotée d’une hiérarchie
militaire high-tech (6). De son côté, Aum Shinrikyo, structurée en
« ministères », disposait d’une « agence de défense »
à laquelle concouraient plusieurs dizaines de membres de l’armée japonaise.
D’ailleurs, l’attentat du métro ne relevait pas d’une folie
eschatologique, mais bien d’une « opération psychologique » :
il avait été clandestinement programmé - avant sa dénonciation par la CIA -
pour corroborer la prophétie du gourou (très admiratif des manoeuvres hitlériennes)
sur un prochain « désastre national », qu’on ne pourrait
pas - supposait-on - attribuer à la secte.
Enfin, la société met-elle
l’accent sur la réussite par le travail, dans de vastes organisations
disciplinées ? Voici l’Association pour l’unification du christianisme
mondial (dirigée par le révérend Moon) qui en adapte le principe, bientôt
suivi par nombre de mouvements spi rituels richissimes : au point qu’on
se demande si le modèle de la secte n’inspire pas désormais les méthodes du
management dans les plus grandes entreprises.
Il est, en un sens, étrange que
la vindicte antisectes se concentre sur ces orientations, tellement en symbiose
avec la « grande société ». Chez Moon, Christian Science ou l’Eglise
de scientologie, rien ne s’éloigne en effet du « consentement forcé »
qu’une entreprise internationale ou une organisation civile ou militaire
obtiennent couramment de leurs subordonnés. On y retrouve une même croyance naïve
dans les techniques manipulatoires : ainsi des multinationales à base américaine
recourent-elles encore au détecteur de mensonge, tout comme la Scientologie (7).
Or cette croyance semble partagée
par un croisé de la « bonne science » antisectes, M. Jean-Marie
Abgrall (8), qui accorde une valeur scientifique aux « expériences
d’incitation » de Milgram (alors qu’elles sont des exploitations théâtrales
du sadisme en chaque personne), pour leur opposer un « déconditionnement »
tout aussi suspect.
La virulence envers les sectes
modernistes ne proviendrait-elle pas d’une concurrence jalouse, sur le
fructueux marché d’une science présumée toute-puissante ? Ainsi
s’expliquerait que, dans plusieurs pays, certains psychothérapeutes militants
de la « vraie science » tentent de faire condamner au nom des mêmes
catégories pseudo-scientifiques aussi bien les sectes que les écoles de
psychanalyse indépendantes (répugnant à entrer dans le moule de la
psychiatrie anglo-saxonne normalisée). Il est dès lors aisé pour les sectes,
rodées à la chicane, de renvoyer à leurs censeurs l’accusation d’intolérance
coercitive - alors qu’elles demeurent plus discrètes sur des pratiques
clairement inadmissibles pour tout Etat souverain : renseignement ou jeu
d’influences au service de puissances étrangères.
Tout ce jeu entre frères ennemis
évacue la question principale : celle du recours au scientisme - sectaire
ou pseudo-académique - en matière de moeurs. L’étrange usage que la secte
fait de l’idéal scientifique n’est en effet pas seul en cause : tous
les pouvoirs (économique et politique, judiciaire et policier) sont tentés de
recourir à la puissance « magique » de la science, en menaçant à
terme démocratie et liberté. 2. Les sectes
contre le pouvoir
Depuis les réformes protestantes
(et les mouvements judaïques du hassid - la piété), les sectes « critiques »
partagent un autre trait moderne : elles s’en prennent à l’autorité
paternaliste. Entre évangélismes (témoignant de la bonne nouvelle), méthodismes
ou baptismes (techniques salvatrices, rites de conversion) et pentecôtismes
(ouvrant l’accès de chacun à l’Esprit saint), s’affirme un
individualisme « démocratique », lié au désir de savoir. Est-ce
que la sainteté, le salut appartiennent à des clercs (du grec kleros :
« héritage », « lot tiré au sort »), à des personnes
méritantes (des « hommes bons », disaient les Cathares de leurs élites)
ou bien encore au peuple des fidèles ?
Une fois amorcée, la question
s’alimente elle-même, car, en répudiant les grandes Eglises pour leur médiation
trop hiérarchique, chaque nouveau groupe est à son tour confronté à l’émergence
d’un clergé, guide de lecture, dépositaire des rituels ou exemple de l’idéal
commun. Les affirmations d’égalité (congrégationalismes) ne suppriment pas
le pouvoir. Depuis le début du XXe siècle, la dynamique viendra ici des pentecôtismes,
y compris à l’intérieur du catholicisme américain et européen (via le
« renouveau charismatique »). En acceptant les manifestations les
plus variées de l’Esprit saint en quiconque (lors de réunions où est
reconnue l’émotion de la transe), ces rassemblements libèrent en effet
davantage d’individualisme.
Pourtant, l’évolution vers la
pluralité des identités ne s’arrête pas là : débordant la référence
unificatrice à l’Ecriture, on retourne aux esprits des lieux, des modes de
vie, des passions, des saints, des caractères nationaux, des morts, etc.
C’est ainsi que, depuis les années 30, bien des épaisseurs d’histoire ont
enseveli les premières incursions pentecôtistes au Nigeria, les missions de
l’Armée du salut au Congo belge ou celles des Témoins de Jéhovah en Zambie,
souvent pour la même raison : la créativité des cultures africaines face
aux vagues étrangères successives - chrétiennes ou islamiques -, leur
capacité à les traduire dans l’« idiome » des conflits entre
puissances spirituelles et pratiques de soin.
Dès lors, les milliers de sectes
actuelles - parfois éphémères - des Afriques (orientale, centrale et du Sud)
ou les groupes cultuels brésiliens, revendiquant ou non une source africaine,
comme le fameux candomblé, étudié par Roger Bastide (9), ne
prolongent pas seulement des prosélytismes anciens (ni ne sont d’ailleurs
incompatibles avec les Eglises traditionnelles). Ils expriment une segmentation
« libertaire » du marché des idéaux dans la société consumériste
mondiale, résistant à la mobilisation des périodes travaillistes. Ainsi,
alors qu’un quart de la population guatémaltèque est sous influence des
sectes d’origine nord-américaine, on n’observe chez les fidèles aucun
changement significatif vers une « performance économique », supposée
automatiquement engendrée par l’éthique puritaine (10) !
Les pentecôtismes sont pris à
revers dans leur propension même à l’expression plurielle (le « parler
en langues ») : une variété jusque-là impensable de rites, de
danses, de mises en scène thaumaturgiques remonte du colonisé vers
l’ex-colonisateur. Cela, malgré l’anathème et la diabolisation, comme aux
Etats-Unis, où certains cultes sud-américains présumés d’origine yoruba
(Nigeria) sont l’objet de rumeurs de sacrifices humains et de crimes sexuels,
guère différentes des accusations des chrétiens sous la Rome antique ou des
juifs dans l’Europe médiévale.
Lorsque des citoyens prétendent
vérifier la tolérabilité de tels « cultes libres », ils
ressemblent aux dignitaires décidant des manifestations prophétiques ou des
identités communautaires au sein de leur Eglise. Ils précipitent ainsi la
comparaison entre la « grande société » dont ils sont militants et
la secte totalisante qu’ils dénoncent. Ils incarnent la prédiction d’Emile
Durkheim : la société prend la place de Dieu.
Mais ceux qui se lancent dans un
traitement purement judiciaire des sectes se doutent-ils qu’ils sont attendus
par ces dernières, qui attaqueront en retour - telle la Scientologie combattant
la psychiatrie, ou Tradition, Famille, Propriété, créée par le Brésilien
Plinio Correa de Oliveira pour censurer juridiquement les libertés artistiques ?
Le lien entre intolérance
majoritaire et sectarisme minoritaire n’est pas nouveau : depuis la
chasse aux paganismes, la répression des dérives émotionnelles émane des
autorités comme des groupes sectaires, dans une dialectique de l’exclusion.
Ainsi les régions européennes les plus marquées par les radicalisations
politico-religieuses (la Suisse en création, les Allemagnes ensuite dépeuplées
par la guerre religieuse de Trente Ans) connurent-elles plus de la moitié des
condamnations de « sorcières » recensés en Europe (11).
Aujourd’hui, ce sont dans les régions imprégnées de sectarisme
fondamentaliste (aux Etats-Unis et en Amérique latine) que surviennent nombre
d’incroyables procès pour crimes sexuels supposés associés à la
sorcellerie. 3. Pour l’arrêt
d’une « histoire folle »
Il existe enfin des personnes
pour soutenir qu’amplifier notre emprise sur la nature et la vie est une
folie, et qu’il vaut mieux arrêter cette aventure. La fin imaginaire d’une
histoire qui nous échappe est une consolation banale, mais il existe trois manières
de partager ce fantasme : soit on décrète que le temps s’est arrêté,
soit on attend l’événement salvateur terminal, soit, enfin, on le provoque :
on se précipite dans ce qu’il faut bien appeler un acte collectif de suicide.
Adeptes du temps arrêté,
mennonites (les amish) en Pennsylvanie ou huttériens au Canada (en Alberta)
vivent comme les paysans suisses du XIXe siècle. Certains modèles monastiques
(dans plusieurs religions) recourent au temps immobile de la contemplation, ou
visent, comme dans le bouddhisme, l’abolition des cycles de vie et de mort.
Des tentatives renouvelées se situent dans cette perspective, parfois liées à
une communauté agrarienne. Bien que les autorités s’en prennent (pour leur
prétention à reconstruire des filiations hors des politiques familiales et éducatives
officielles) à ces groupements fermés, ceux-ci sont rarement cause
d’autodestruction, et le thème apocalyptique y est plutôt une affirmation défensive
(selon l’anthropologue britannique Mary Douglas) qu’une visée.
Comme d’autres Eglises
adventistes, la célèbre Société de la tour de garde (les Témoins de Jéhovah)
pratique l’attente d’un événement résolutoire des souffrances. La posture
n’a rien de neuf : la fondation du christianisme fut nourrie d’un désir
de fin du monde en un temps où l’acceptation de l’unité civilisationnelle
- l’Empire - était insupportable à beaucoup. Parmi les hassidismes
contemporains, le mouvement Loubavitch espère le retour d’un rabbi
comme messie.
Le problème de ces groupes est
le dépassement de la date prescrite, qui impose des remaniements dans
l’imaginaire collectif. Ainsi, que deviendront les Témoins de Jéhovah quand
aura disparu la dernière personne ayant vécu la guerre de 1914-1918 ? On
peut supposer que, pour se pérenniser comme dénomination stable, ils devront réaménager
leur perspective eschatologique, comme ils ont dépassé les dates antérieurement
choisies pour le Jugement dernier.
La voie du suicide collectif est
aussi ancienne, bien que médias et mouvements antisectes suggèrent le départ
d’une série contemporaine : l’empoisonnement volontaire, tel celui
survenu au Guyana, en 1978, de 918 membres du Temple du peuple, paroisse évangéliste
américaine dissidente dirigée par le pasteur Jim Jones. L’orientation fatale
s’est liée dans le passé à la recherche du martyre, comme aux débuts du
christianisme, dans certaines sectes guerrières musulmanes ou dans des
mouvements millénaristes brésiliens du XIXe siècle s’offrant à la
soldatesque venue les réprimer. Loin d’être le fait d’exaltations isolées,
le désir d’en finir avec le monde (vallée de larmes, enfer, fardeau
insupportable, etc.) dans une maternante euphorie collective a pu être si répandu
qu’on recourut à la crainte de la damnation pour l’enrayer !
Le suicide collectif a aussi
relevé de la résistance (combattants juifs refusant de se rendre aux Romains
dans la forteresse de Masada, paysannes grecques se jetant dans le vide pour ne
pas être prises par les Turcs, etc.). Dans l’attaque de la ferme de Waco
(1993), l’indubitable projet de suicide orchestré par le jeune gourou David
Koresh s’est changé en martyre au combat suite à la maladroite intervention
armée de l’administration américaine. Dans les carnages subis au printemps
2000 dans la secte ougandaise du Rétablissement des Dix Commandements, on ne
peut ignorer la proximité de la démarche (ordres de rassemblement, obligation
de silence, jeûne, contention et gymnastique associés à la prière
intensive....) avec le martyre en service commandé exigé par les chefs
d’autres sectes (telles les armées du Saint-Esprit d’Alice Lakwena, de
Severino Lukoya ou de Joseph Kony). Dans ces parodies de compagnies
disciplinaires se joue aussi la « rédemption » d’anciens
militaires, eux-mêmes coupables de massacres intertribaux. Ainsi, c’est dans
l’idiome militaro-religieux, plus que dans celui du gourou, que se traduit en
Afrique orientale la volonté de se soustraire en mourant à une guerre civile
sans frontières ni fin, et de donner signification symbolique au sida.
L’autodestruction est rarement
vécue comme telle, et plus souvent comme récusation de la mortalité du corps
sexué et comme voyage spirituel vers une autre incarnation. Est-on si loin ici
(bien que l’on puisse refouler cette proximité avec indignation) des
militantismes pour le « droit à mourir » et le « devoir
d’euthanasie » qui se développent avec le vieillissement des
populations les mieux nanties ?
La secte suicidaire représente
un tel scandale pour les membres de la société-monde (dont elle semble un désaveu
absolu) qu’elle suscite une intense « négation de réalité ».
Ainsi peut-on vérifier, à chaque nouveau suicide collectif, que les médias
supposent les gourous en fuite après avoir massacré leurs adeptes. Le discours
change peu quand il s’avère que ces gourous (aussi crapuleux soient-ils)
gisent parmi les premières victimes : Jim Jones, David Koresh, Marshall
Applewhite, le gourou de Heaven’s Gate, les deux chefs de l’OTS, Luc Jouret
et Jo di Mambro, très probablement aussi le gourou ougandais Joseph Kibwetere,
dont le cadavre a été reconnu par un proche parent. On évoque alors de mystérieux
intervenants (la Mafia, les services secrets), une guerre entre dignitaires, des
« difficultés financières », etc. Quand la secte exécute son
troisième suicide (comme l’OTS), le média, plutôt que de reconnaître enfin
l’autodestruction inspirée par la croyance partagée..., se tait. Pas plus
que n’est admis le désespoir des tribus amazoniennes ou mexicaines qui, par
familles entières, se pendent ou s’empoisonnent plutôt que de changer leur
mode de vie.
Ce déni de la part des organes
idéologiques de la modernité (qui répond au déni de réalité imputé aux
sectes, et au déni de ces dernières sur le caractère de suicide de leurs
« départs ») doit être analysé pour ce qu’il est : un
refus d’admettre que les membres d’une société (fût-elle microscopique)
puissent s’associer librement pour disparaître. L’accepter ouvrirait en
effet une question angoissante : n’existe-t-il pas une tendance tragique
dans la seule poursuite d’un idéal commun absolutisé ? La
militarisation désespérée de sociétés comme la France napoléonienne, la
germanité impériale ou nazie entre 1914 et 1945 ou le « club » des
grands antagonistes nucléaires prêts à s’exterminer pendant la guerre
froide ne sont-ils pas signes insistants de cette tendance ? Ne la sent-on
pas à l’oeuvre dans l’idée d’un monde virtualisé, entièrement mobilisé
par les entreprises multinationales et par le jeu boursier ? Se
dissout-elle vraiment dans le marché universel ?
Lorsque l’on refoule le concept
même de suicide collectif, en lui préférant la rassurante « manipulation
mentale », c’est au fond qu’il suggère que le collectif planétaire
pourrait être... une forme ultime de la secte. Mais comment reconnaître que
l’humanité entière puisse jouer avec la ruine ou chercher à se supprimer ?
A tout prendre, les groupes
« artistiques », tels extropiens, ravers, new age travellers et
zippies, qui naviguent entre libertarisme écologique, cyberpunk, utopie et
science-fiction, et tournent en dérision le désir de désastre et de désincarnation
(deflesh : remplacer la chair par un artefact) en imaginant
l’humanité cryogénisée, « téléchargée » sur réseaux
virtuels ou réincarnée sur une autre planète, nous semblent plus réalistes
que les censeurs qui nient le non-sens engendré par la société ultralibérale
informatisée (12). Ils suggèrent en effet que ce n’est pas tant le rêve
de « quitter le corps et le monde » qui est anormal, que l’extrême
sérieux conduisant certains à réaliser leur fantasme, là où d’autres le
jouent sans quitter la vie, ou pour mieux la retrouver.
Dans Holy Smoke, un film
beau et dérangeant, la Néo-Zélandaise Jane Campion montre que ce même sérieux
rend le « désenvoûteur » - embauché par une famille captatrice
qui cherche à sortir sa fille de l’emprise supposée d’un gourou - encore
plus inhumain que la douce illusion de l’ashram. Heureusement, la vie et
l’amour sont là, plus forts que toutes les technologies spirituelles et que
leurs parades répressives réunies.
Plus nous forcerons les gens à
se moderniser, à « contracter » pour s’accorder à l’idéal
d’une humanité réglée par le droit commercial universel et son substrat
technologique (en ignorant le caractère foncièrement coercitif de cette pure
gestion), plus nous nous exposerons à ouvrir des plaies que la secte viendra
exploiter, en opposition complice avec sa grande soeur globale. Denis Duclos est directeur
de recherche au Centre national de la recherche scientifique. Auteur de Société-Monde,
le temps des ruptures, La Découverte, coll. « Recherches-Mauss »,
Paris 2002 ; et d’Entre esprit et corps. La culture contre le suicide
collectif, Anthropos, Paris 2002 (1) Pour reprendre des termes du rapport de la commission
d’enquête parlementaire sur les sectes (dit « rapport Jacques Guyard »),
remis en 1996. Et sans parler de la « manipulation mentale »,
qui semble avoir été retenue comme critère dans la loi sur les sectes votée
par les députés français le 22 juin 2000. (2) Ce groupe a été le cadre d’un suicide collectif
commis en trois étapes, sur quatre ans : en 1994, cinquante-trois décès
en Suisse et au Québec ; en 1995, seize dans le Vercors ; en 1997,
cinq à Montréal. Ces suicides ont été présentés par leurs auteurs comme un
« transit » vers le véhicule d’entités supérieures, passant près
de la Terre à des dates privilégiées (comme la comète de Hale Bopp). (3) Lire Frédéric Lenoir, « Controverses passionnées
à propos des sectes », Le Monde diplomatique, mai 1999. (4) Cette urgence oppose la secte à la religion, posée dans
le long terme, et valide le « couple en tension » religion-secte
qu’Ernst Troeltsch théorisa en 1931 dans The Social Teachings of the
Christian Churches, Macmillan, New York. (5) Pour une réflexion typologique, lire le classique de
Bryan Wilson, Religious Sects : A Sociological Study, World
University Library, McGraw-Hill Book Company, New York, 1970. On lira aussi les
contributions de Françoise Champion et Martine Cohen, qui tentent d’exercer
leur métier de sociologues sur le phénomène sectaire, en contexte fortement
passionnel, in Françoise Champion et Martine Cohen (éds.), Sectes et
démocratie, Seuil, Paris, 1999. (6) Heike Behrend, La Guerre des Esprits en Ouganda,
1985-1996. Le Mouvement du Saint-Esprit d’Alice Lakwena, L’Harmattan,
Paris, 1997. (7) Lire Paul Ariès, « La Scientologie contre la République »,
Le Monde diplomatique, mai 1999. (8) Membre de l’Observatoire interministériel sur les
sectes mis en place en 1996 par le gouvernement Juppé. Auteur de La Mécanique
des sectes, Payot-Rivages, Paris, 1996. (9) Roger Bastide, Le Candomblé de Bahia, coll.
« Terre humaine », Plon, rééd. 2000. Un ouvrage sur ces populaires
cérémonies de « possession » évite le romantisme du « retour
à l’Afrique » en montrant la réalité universelle du marché religieux
et des opportunités qu’il offre dans des populations pauvres : Stefania
Capone, La Quête de l’Afrique dans le candomblé. Pouvoir et tradition au
Brésil, Karthala, Paris, 1999. (10) Contrairement à ce que supposait l’économiste américaine
Any Sherman, Preferential Option : a christian and neo-liberal strategy
for Latin America’s poor, W.B. Eerdmand, Grand Rapids, 1992. (11) Brian P. Levack, La Grande Chasse aux sorcières en
Europe au début des temps modernes, Champ Vallon, 1991. (12) Lire « Le nouvel ordre informatique », Le
Monde diplomatique, janvier 1999. |