"L’amour n’est jamais du côté de l’ordre"

Extrait d'un entretien avec Michel Benasayag, auteur, avec Florence Aubenas, du livre : "La fabrication de l'information. Les journalistes et l'idéologie de la communication", Paris, éd. La découverte

Philosophe et psychanalyste, ancien combattant contre la dictature en Argentine, intervenant aujourd’hui au sein du réseau international No Vox qui réunit les organisations des "sans", Miguel Benasayag a écrit de nombreux livres (1), dont l’un sur l’amour (2). Il explique ici pourquoi l’amour passion - comme du reste l’art, la connaissance scientifique ou la politique libertaire - nous fait expérimenter le fait d’appartenir à un "tout" qui nous dépasse. Et nous invite à répondre à l’appel pour résister à la démolition utilitariste et marchande du monde.

"Le problème, aujourd'hui, c'est qu'il n'y a plus rien de sacré. Au sein du conseil national d'éthique, quand les représentants des religions interviennent, ils parlent de choses qui ne renvoient à rien. Ils s'expriment "au nom du sacré de la vie", et les scientifiques se disent : "Mais de quoi tu me parles, à moi qui travaille sur des molécules ?" Notre société ne sait plus au nom de quoi orienter ou limiter ces pratiques. Notre société ne connaît plus les "au nom de quoi ?" C'est pourquoi beaucoup de jeunes se tournent vers les intégrismes de tous poils : ils cherchent un totem qui établisse des tabous.

Je crois qu'il faut vraiment tout faire pour résister à la démolition utilitariste et marchande du monde. Il faut répondre à l'appel, ne pas dévier le regard. Il faut vraiment s'oublier, même plus que ce que l'on souhaiterait. Non pas dans une vision ascétique - l'ascétisme est puant parce que c'est moral -, mais dans une recherche d'une vie qui ne soit pas simplement cette merde ! Qui doit faire cela ? Chacun de nous est appelé, à la façon d'un oiseau migrateur, et doit partir. Chacun de nous, à travers une infinité d'affinités électives, entend cet appel-là. Cet appel, on peut l'oublier, l'écraser, ou on peut l'entendre, mais c'est une question d'exercice quotidien. Dans son Phédre, Platon dit : "Les hommes sont des anges déchus. Mais il y en a parmi eux qui sentent encore la démangeaison des ailes." A 50 ans, malheureusement (je dis malheureusement parce que toute ma vie j'ai lutté contre cela), je suis convaincu que Platon a raison quand il parle de "certains" seulement.

Il faut renoncer à vouloir "éveiller" les gens. Ni l'art, ni la science, ni l'amour, ni la résistance politique n'ont besoin d'une masse de gens pour exister. C'est pourquoi j'adhère à l'idée de "devenirs minoritaires" chère à Deleuze : nous n'avons pas à devenir majoritaires, nous avons à créer de multiples devenirs minoritaires. C'est là que réside mon optimisme, mais il est freiné par le fait que tout le monde aujourd'hui, y compris à gauche ou à l'extrême gauche, tente de tenir une parole majoritaire. Le devenir minoritaire - en amour comme en politique - consiste à écarter tout modèle global. Les devenirs minoritaires n'ont qu'à faire l'effort d'exister. Et au milieu de la jungle, au milieu de l'oubli, au milieu de la tristesse... des liens, des appels, des réponses, des échos se font. Les choses se font comme ça : tout à coup, au fond du trou, il y a comme un appel. On peut l'entendre, ou ne pas l'entendre. Ce qui est sûr, c'est que plus on commence à entendre, plus on a l'oreille fine...

P.P. : Cette démangeaison des ailes peut-elle devenir contagieuse ?

M.B. : Je ne suis pas un pédagogue mais un passeur. La première responsabilité d'un passeur, c'est de sentir là où il y a quelqu'un qui sent les mêmes choses que lui. Je me promène comme un martien sur la terre, et c'est un profond bonheur chaque fois que je trouve un autre martien ! C'est pour ça, par exemple, que je m'investis dans le mouvement alternatif, même si j'y suis très minoritaire. Soit on est dans les miradors, soit on est en bas : dans les miradors, il peut y avoir des positions de gauche ou même d'extrême gauche, mais cela reste des miradors... Et ceux qui sont là-haut détestent ceux qui ne veulent pas monter parce qu'ils savent très bien que ces contestataires continueront de les emmerder... Etre un passeur, c'est n'être jamais du côté du pouvoir, donc se moquer de la notoriété et s'installer dans la durée. "

http://www.place-publique.fr/article467.html

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