Spiritualité ou religiosité ?Échos d'un colloque où des spécialistes de l'éducation au Québec réfléchissent sur les moyens de "faciliter le cheminement spirituel de l'élève" pour tenter de répondre au vide de sens manifesté par les jeunes par Donald Guertin L'article 36 de la Loi sur l'instruction publique confie à l'école la responsabilité de " faciliter le cheminement spirituel de l'élève ". Comment les gens du milieu s'acquittent-ils des obligations liées à ce mandat? Comment s'y prend-on dans les écoles primaires et secondaires? Par qui cette responsabilité est-elle assumée? Comment les partenaires sont-ils mobilisés? Quelles stratégies a-t-on mises en place? Comment l'école peut-elle innover dans cette mission particulière sans rompre avec l'héritage et sans dénigrer les modèles religieux traditionnels? Ce n'est pas un défi, c'est une tâche à laquelle tous les partenaires de l'école sont conviés à participer; il faut inventer des modèles sans perdre de vue l'héritage de la mosaïque scolaire et sans s'écarter de l'objectif visé, celui de faciliter le cheminement spirituel des élèves. Pour le faire, il faudra entreprendre des actions stratégiques qui rendent explicite la volonté de tous et de chacun. À la mi-novembre, afin d'enrichir la réflexion, le Comité sur les affaires religieuses a réuni plus d'une centaine de personnes autour de la question du cheminement spirituel des jeunes en milieu scolaire. Les participants représentaient différents milieux du réseau. Des conférenciers chevronnés ont livré leurs réflexions; on rendra compte de quelques-unes d'entre elles dans le présent article. En réfléchissant sur l'accompagnement à la dimension spirituelle, les participants et les conférenciers ont fait valoir l'importance, voire l'urgence, de répondre à cette mission dévolue à l'école. Comme le constatait Pierre Delooz dans un article en 1986 (1), les jeunes manifestent un " vide spirituel ". La quête de sens est au coeur de cette expérience essentielle à tout être humain. Quels lieux la société actuelle offre-t-elle aux jeunes pour construire du sens? Si l'école est un de ces lieux, comment s'y prend-elle? (2) Dans l'avant-propos de son livre sur l'éducation, Edgar Morin précise que " les acquis scientifiques […] sont non seulement provisoires, mais encore débouchent sur de profonds mystères concernant l'Univers, la Vie, la naissance de l'Être humain "2. Qui plus est, il faut, pour enseigner la condition humaine, " apprendre ce que signifie être humain "3. Et cela, ajoute-t-il, doit s'inscrire dans une destinée planétaire, terrienne. Outre le fait d'enseigner la compréhension, il faut ouvrir le jeune à l'éthique du genre humain, qui " doit se former dans les esprits à partir de la conscience que l'humain est à la fois individu, partie d'une société, partie d'une espèce […], consciente d'appartenir à l'espèce humaine. "4 En 1979, Gérard Mendel, socioanalyste français, dans Apprendre à vivre avec l'incertitude, quand plus rien ne va de soi5, faisait valoir l'importance d'ouvrir tout individu à une transcendance dite culturelle. Le législateur a considéré qu'il est important que l'élève développe sa spiritualité à l'école et que l'école mette en place des stratégies pour l'accompagner dans cette quête existentielle. Dès le début du colloque, le président du CAR, M. Jean-Marc Charron, a inscrit les activités de la réunion dans l'optique de l'étude de cette problématique. Il a précisé qu'outre la mise en place, au primaire et au secondaire, du service d'animation spirituelle et communautaire, l'école a la responsabilité de faciliter le cheminement spirituel de tous les élèves qui lui sont confiés. Cet enjeu soulève des questions, a-t-il précisé, telles que la distinction entre accompagnement spirituel et spiritualité, le rôle des membres du personnel et des partenaires de l'école ou la dimension spirituelle et les religions. Puis, lors de la conférence d'ouverture, M. Jean Bédard6 a rappelé qu'il incombe à l'école de développer des valeurs qui fondent la démocratie et préparent le jeune à vivre dans une société démocratique. En adhérant aux visées de la réforme, cet écrivain philosophe a proposé d'inscrire sur le seuil des écoles le leitmotiv suivant : " Cet établissement a comme première responsabilité la formation de l'esprit des jeunes ". Pour M. Bédard, la démocratie est au coeur du débat, car 3 " elle se mesure à la capacité d'un individu a exercer une liberté responsable. " La démocratie impose et suppose l'interdépendance entre les êtres humains et la nature dans laquelle ils évoluent. Ainsi, on peut considérer que cette doctrine repose sur le principe spirituel fondamental que l'homme est un être d'esprit; elle fonde la dignité humaine. Et à cet égard, l'école joue un rôle crucial en conviant chaque individu à une action lucide. En utilisant la métaphore du saumon qui remonte la rivière pour aller frayer, l'individu retrouve ses origines en faisant la quête spirituelle. Cela oblige à faire un premier deuil, celui de l'obsession de la modernité : croire que la nouveauté est supérieure à ce qui est plus ancien, à ce qui précède; la modernité considérée comme une rationalité instrumentale détruit le sens des choses; il faut remonter aux sources, car le sens n'appartient pas qu'à une élite. Ainsi, l'enseignant qui accompagne l'élève dans ce retour aux origines fait un travail de relecture de la vox populi et des opinions de la majorité. L'école ne peut souscrire à ce qui évacue le sens critique, car elle se situe au coeur des débats et des paradoxes sociaux. Selon M. Bédard, notre culture porte des carences de sens. L'école peut-elle transmettre une culture qui conduit à l'absurde? Pour éviter de le faire, elle doit s'approcher de la vie spirituelle de l'élève et lui permettre d'expérimenter la conscience intentionnelle. Perdre le sens d'être, c'est perdre la sagesse et le chemin qui ramène aux sources de la condition humaine. Si la conscience est perdue, l'individu perd la vue et son pouvoir sur la réalité dans laquelle il évolue. Il cesse d'être pour devenir un objet : il devient un être réduit. Il faut garder son attention, car la conscience permet de surveiller et d'indiquer la source. Un autre danger guette l'éducation, c'est celui d'orienter la conscience vers l'attention, car on occulte le sens critique et on transforme tout en objet de connaissance; on n'enseigne pas la conscience, on guide plutôt celui qui la construit. Selon le conférencier, on peut favoriser la vie spirituelle à l'école en renforçant les racines vers le monde extérieur, en éveillant les sens, en vivant sainement, en combattant toute forme de violence, en créant le silence, en éveillant à la lumière du matin voire à l'émerveillement, en accroissant la simplicité, en purifiant les attractions, en osant le dialogue avec ce qui dépasse. Tout un programme qui débute par le fait de laisser la nature entrer dans l'école! Par la suite, quinze conférenciers ont partagé leurs expériences et leur expertise. Entre autres, Mme Berger7 a exposé comment elle conçoit la place de la spiritualité et de l'accompagnement à la vie spirituelle dans une organisation scolaire. D'emblée, elle précise que " parler du spirituel, c'est entrer dans les sphères de l'esprit, du transcendant, du sacré, de l'intériorité et de la spiritualité. " S'inspirant des travaux de M. Luc Ferry, ministre français de la Jeunesse, de l'Éducation nationale et de la Recherche, elle ajoute que le spirituel renvoie à quelque chose qui dépasse, appelle, habite les profondeurs et le sens des choses. C'est à la fois l'expérience de soi et de l'autre, du dialogue et du silence : cela amène à considérer le sens à la vie. Un piège guette notre société laïque, celui de renvoyer toute question liée à la spiritualité aux confins de la vie privée, à rendre la question désuète. Dans un monde dominé par la pensée scientifique, le discours des valeurs prend une place importante, car il permet de croire au bien et de reconnaître le mal. À ce titre, la communauté éducative doit offrir quelque chose, même si on peut avoir l'impression que la société ambiante n'offre rien. Il faut résister à certaines croyances erronées : les nouvelles formes de spiritualité annulent la question du sens; le sacré ne fait plus partie des rapports humains; il n'y a pas de place dans ce monde de travail et de consommation pour la quête de sens; les morales laïques ne peuvent pas tenir compte de la transcendance; l'éducation à l'éthique passe par une pédagogie non-directive. Le rapport au spirituel implique une responsabilité partagée entre tous les membres du personnel d'une école; l'humanitaire est porteur de sens et nous apprend à reconnaître le sacré chez tout individu. 5 Ainsi, la dimension spirituelle s'inscrit dans le projet éducatif de l'école, dans les rapports entre les élèves et les membres du personnel, dans l'enseignement des disciplines scolaires, dans l'organisation : l'école participe à la construction du monde. Dans la même optique, Martin Lévesque8 a sensibilisé les gens à l'urgence d'accompagner les jeunes dans leur quête de sens, où ils se retrouvent le plus souvent seuls. Tout en reconnaissant le rôle privilégié que jouent les professionnels du milieu scolaire, M. Lévesque rappelle que c'est une tâche dévolue à tous les membres de l'école. Pour sa part, M. Robert Mager9 a rappelé que l'enjeu de fond de cette quête est le devenir soi, la construction de l'amour-propre: la conscience de sa valeur, de sa dignité. Ainsi, l'individu apprend à consentir et à " exister "; l'expérience spirituelle permet d'affronter cette question existentielle. Ce " devenir soi " passe par le rapport à l'autre, à la nature, au monde des choses, aux êtres humains; c'est l'expérience de la source, de la remontée aux sources. Au coeur de cette démarche, il y a l'émergence de la liberté responsable; la vie spirituelle est une expérience d'" apprécier la vie ". Ce processus de " devenir soi " s'inscrit dans un rapport au monde, au monde qui doit devenir habitable pour tous. L'expérience spirituelle est vécue dans le monde, car on ne fait pas l'expérience en fuyant le monde, ni dans l'ailleurs; elle germe et s'épanouit dans la réalité des humains et des choses. M. Mager reconnaît qu'un élément important de notre société, qui a modifié les rapports entre les humains, est celui de l'instantanéité des communications; on a donc transformé les conditions des échanges et des rapports. Beaucoup de jeunes vivent dans ce monde en ayant la nette impression qu'il est inhabitable; cela provoque la rupture et la déchirure. Cette situation accélère la quête intensive de sens, parfois acquise dans des gestes d'évasion. Ainsi, ce chercheur affirme que l'enjeu spirituel le plus fondamental actuel est celui de la " réappropriation du monde ", faire du monde un habitat sensible. Pour y arriver, il faudra retourner aux sources, aux traditions porteuses de sens comme étant des principes de structuration du monde. Tout devra passer par une adhésion libre et par une démarche de responsabilisation. Également, cela devra passer par le politique, car cet espace est le lieu des entretiens et des rapports humains. Moins le monde est habitable, plus le politique a une place prépondérante. C'est un enjeu spirituel, car on aménage un lieu où les humains adviennent à eux-mêmes. Pour sa part, Mme Céline Roussin10 situe le développement spirituel en le distinguant de la religion. Elle constate que la spiritualité contemporaine est de moins en moins structurée à partir des schèmes d'une religion, mais plutôt à partir de courants et de mouvements diversifiés. En utilisant la typologie de Bergeron, elle précise que la spiritualité prend un axe cosmique, nature et corps, un axe prophétique, rapport à l'autre ou un axe mystique, rapport à soi. De façon particulière, la spiritualité mystique rend davantage compte du développement de la vie spirituelle d'un individu. S'inscrivant dans la poursuite des travaux de Carl Rogers et Érik Erickson, Mme Roussin établit un rapport direct entre le développement spirituel et la construction de l'identité d'un individu. La vie spirituelle ouvre sur l'expérience, permet à l'individu de se prendre en charge en reconnaissant son potentiel et les ressources auxquels il a accès, ouvre sur l'altérité par l'expérience de l'empathie, favorise la quête de sens en ligne directe avec la quête d'identité, et ouvre sur l'intériorité, l'actualisation de soi. Le développement spirituel passe par la reconnaissance de l'autre, par un rapport à soi-même et à son environnement. La vie spirituelle permet d'interpréter la vie et d'extraire du rapport à l'extériorité un sens et une signification; il s'agit d'aller au-delà des choses et de dégager l'émotion qui met en mouvement; il s'agit d'être touché. Même si l'on n'a pas recensé toutes les activités du colloque tenu à Québec, les contributions ici mentionnées permettent déjà de tracer un portrait des enjeux du développement de la spiritualité à l'école et de dégager des pistes concrètes à proposer au milieu. Plus qu'une tâche, cette mission est une question de rapport à la vie. Voilà le défi ! Pour tout renseignement supplémentaire sur ce colloque, on peut visiter le site [www.meq.gouv.qc.ca/affairesreligieuses/car.htm] ou contacter le Comité sur les affaires religieuses au 418-643-7070 ou par courriel à l'adresse suivante : car@meq.gouv.qc.ca. M. Donald Guertin est spécialiste en éducation à la Direction générale de la formation des jeunes, au ministère de l'Éducation. 1 Pierre DELOOZ, " L'enfant aurait-il des droits spirituels? ", dans Pro Mundi Vita, no 105, 1986, p. 2-21. 2 Edgar MORIN, Les sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur, Paris, Seuil, 1999, p. 7. 3 Ibid., p. 13. 4 Ibid., p. 15-16. 5 Gérard MENDEL, Quand plus rien ne va de soi, Apprendre à vivre avec l'incertitude, Paris, Éditions Robert Laffont, 1979, 2e partie - La religion et son noyau de vérité, p. 103-169. 6 M. Jean Bédard est écrivain, philosophe, intervenant social et conférencier; il est l'auteur du roman Maître Eckhart. Il a reçu plusieurs prix et bourses. 7 Mme Jeanne-Paule Berger a occupé diverses fonctions dans le réseau scolaire; elle fut directrice générale des Commissions scolaires La Neigette et Des Phares, présidente de la Commission des programmes d'études et membre du groupe de travail sur la réforme du curriculum (groupe Inchauspé). 8 M. Martin Lévesque a occupé plusieurs fonctions, dont celle d'animateur à la vie spirituelle et à l'engagement communautaire à la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys. Il occupe maintenant le poste de répondant pour la mise en place de parcours catéchétiques pour les enfants de 12 ans et moins, dans le secteur de Rivière des Prairies du diocèse de Montréal. 9 M. Robert Mager est professeur de théologie fondamentale à l'Université du Québec à Trois-Rivières; à titre de chercheur, il est associé au Centre intrauniversitaire d'études québécoises. Il est l'auteur de plusieurs articles. 10 Mme Céline Roussin est docteure en sciences de l'orientation. Dans le cadre de ses recherches postdoctorales, elle s'intéresse aux liens existant entre la psychologie et la spiritualité. http://www.viepedagogique.gouv.qc.ca/articles/spiritualite.pdf
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