Le refus de soin est-il «symptomatique d'une pathologie mentale» ?
Par le CICNS
Les acteurs
de la lutte antisectes partagent tous la « croyance » que les
comportements humains observés ou supposés dans les groupes
spirituels non reconnus sont spécifiques à ces groupes et qu’il
conviendrait donc de traiter ce « problème » de façon tout aussi
spécifique.
Hormis cette
caractéristique commune, les diverses publications des organisations
luttant contre « les sectes » laissent entrevoir deux courants
distincts.
Le premier
est celui des associations, telles l’ADFI et le CCMM, dont Anne-Lise
Diet, psychanalyste et auteur de quelques articles sur « les
sectes », déclare :
« Ces
associations sont cependant elles-mêmes très vulnérables, pour des
raisons qu’elles ne se sont pas toujours donné les moyens de penser,
car elles ont hésité à se professionnaliser. Ayant affaire à
l’emprise perverse et au délire, elles sont marquées par la
souffrance des bénévoles, qui ont pour la plupart perdu un enfant, un
parent, un conjoint dans une organisation, et sont constamment dans
la dramatisation opérée par les témoignages qu’ils reçoivent. Pour ce
que nous en avons connu, elles ont refusé la théorisation nécessaire
que seule la psychanalyse était capable de leur fournir, dénié le
travail de supervision des équipes, répudié que le sujet qui sombre
dans une organisation l’a, dans un premier temps consenti, et que
c’est ce consentement qu’il convient d’analyser. Ces dernières
assertions sont ressenties par les associations comme un
amoindrissement des graves attaques perverses dont les adeptes sont
l’objet par les organisations, et viendraient affaiblir la
responsabilité de ces organisations. La tentation de la réification
du mal est le danger majeur de la lutte contre les organisations
sectaires, dont l’effet le plus pervers est de leur donner du coup un
pouvoir et une importance considérables. (…) L’introduction de
professionnels dans le champ du bénévolat aurait pour avantage (…) de
sortir d’emblée du discours unifié, certes vertueux, mais qui court
le risque de s’opposer frontalement et en miroir à celui de
l’organisation sectaire et ce qui permettrait de travailler plus en
profondeur la réponse à la demande des anciens adeptes. »
(Source)
Le second
courant est donc celui des « professionnels » et une déclaration,
toujours d’Anne-Lise Diet, nous révèle en quoi les membres de ces
groupes spirituels non reconnus relèveraient de leur autorité :
« Nous
faisons un sort rapidement au désir de spiritualité souvent invoqué
pour expliquer l’adhésion à une organisation sectaire. Le « désir de
spiritualité » peut trouver dans nos sociétés de solides institutions
qui ont fait leurs preuves. Si ces patients ne choisissent pas de
faire cette démarche exigeante, c’est que ce n’est pas de
spiritualité dont il est question, mais d’une demande de trouver à
l’extérieur d’eux-mêmes des solutions à leur malaise. Ce qui est la
voie royale pour le leader et son organisation. » (Source)
Ainsi, dans ce « raisonnement par l’absurde », apparaît un monde bipolaire
où, d’un côté, les personnes en quête de Dieu rejoignent une « solide
institution » et, de l’autre, les victimes d’un malaise (les
« patients ») rejoignent une organisation spirituelle non reconnue.
Toutes ces organisations sont à regrouper sous l’appellation de
« sectes » et il convient de lutter contre elles car leur seul
objectif ne peut être que d’exploiter cette condition de mal-être
chez leurs « adeptes » que, n’étant pas reconnues non plus par la
médecine, elles ne sont pas habilitées à soigner.
La lutte antisectes découle de ce manichéisme primaire et la logique impose de soigner ce malaise des « victimes de sectes », à « l’insu de leur plein gré », par la médecine officielle, seule habilitée à répondre au mal-être de notre société.
Edzard ERNST, Professeur, titulaire de la chaire de Médecine
Complémentaire à la Peninsula Medical School, Universités d'Exeter &
Plymouth, Royaume-Uni, déclarait lors d’un colloque « Santé et
emprises sectaires organisé par le GEMPPI
1 en 2004 :
« Si la
médecine complémentaire (MC) est devenue si incontournable, c'est
bien grâce à la popularité dont elle jouit. Dans les pays développés,
25 à 75 % de la population totale ont recours à une forme ou à une
autre de MC. On peut la définir comme « Un diagnostic, un traitement
et/ou une prévention qui vient en complément de la médecine
conventionnelle, en contribuant à un ensemble commun, en répondant à
une demande non satisfaite par la médecine orthodoxe ou encore en
diversifiant les cadres conceptuels de la médecine. »
(Source)
Cette
« diversification » n’est pas du goût de tous et la France, en
particulier, se démarque des pays voisins par son approche en faveur
du « conventionnel ».
Nicolas
About, co-auteur, avec Catherine Picard, de la Loi du 12 janvier 2001
sur les sectes, se montre d’ailleurs enthousiaste : « Les
neurosciences font des progrès fulgurants, elles vont démontrer les
limites du discernement et de la liberté de décision, elles sont en
train de rapprocher la psychiatrie et la neurologie trop longtemps
séparées. Les cinquante prochaines années seront fabuleuses dans ce
domaine. Il suffit de placer une électrode à tel endroit du cerveau
pour provoquer une dépression brutale et de la déplacer légèrement
pour que la vie redevienne belle... Le cerveau humain est si
fragile... » (Source).
Dans un
colloque national organisé en octobre
2005 par le GEMPPI à Marseille sur le thème :
« Les refus de soins pour causes idéologiques », ces différences
d’approche apparaissent assez clairement entre les discours des
membres d’associations antisectes et les professionnels
(psychothérapie, psychiatrie, philosophie) qui étaient invités à
présenter leur point de vue. Leurs déclarations semblent plus
nuancées et offrent parfois des éléments pour universaliser la
réflexion, sortant ainsi du cadre « secte ou pas secte » pour entrer
dans le champ, plus vaste, de ce qui peut ou non sembler
« raisonnable » et s’appliquer à toute personne, dans le cadre de la
loi.
Nous
reproduisons quelques extraits des actes de ce colloque.
Selon M.
Didier Pachoud, président du GEMPPI : « Notre but aujourd’hui
n’est pas de lutter contre les médecines et thérapies parallèles, non
conventionnelles ou alternatives, ni contre les croyances religieuses
aux miracles. Notre but aujourd’hui est de sensibiliser les
professionnels de santé et les consommateurs de soins aux nombreux
problèmes, parfois graves, pour lesquels l’association GEMPPI et la
commission « Santé, éthique, idéologies » sont très fréquemment
saisies. (…) Ces problèmes portent en particulier sur l’abstention
irrationnelle et risquée de soins médicaux classiques ou sont générés
par des psychothérapies déviantes, aliénantes et destructrices de
couples et de familles. »
« Vu la
nature « holistique» de ces nouvelles thérapies ou de ces médecines
antiques remises au goût du jour par des nostalgiques d’un âge d’or
révolu, réputées plus naturelles et plus authentiques parce
qu’anciennes ou exotiques, nous serions bien en peine de nous appuyer
sur des bases scientifiques pour établir des constantes, des lois, et
des faits reproductibles grâce à la mise en œuvre de ces lois. Ces
médecines affirment, la plupart du temps, avoir un effet singulier et
distinct sur chaque patient, ce qui rend l’aspect subjectif
prééminent et les vérifications impossibles. »
Ainsi des
millénaires de médecine traditionnelle, de la Chine à l’Inde en
passant par le Tibet, de l’Amérique du sud à l’Australie en
traversant l’Afrique, sont jetés sans merci aux orties. Si tant est,
bien sûr, que nous puissions toujours impunément mentionner les
orties… (source)
L’objectif
est clair :
« (…) nous
avons choisi de terminer ce colloque en traitant les effets de la
doctrine farfelue et absurde des témoins de Jéhovah consistant à
sacrifier sa vie ou la vie de ses enfants (c’est possible dans
certains pays à législation laxiste sur ce point) par l’abstention de
transfusions sanguines vitales dans certains cas pour respecter le
symbole de vie qu’est le sang dans la Bible. Si l’on faisait le
compte des personnes ainsi sacrifiées sur l’autel du fanatisme
doctrinal sectaire des témoins de Jéhovah, nous dépasserions sans
doute le nombre de victimes, suicidées ou assassinées, de l’Ordre du
Temple Solaire. Mais rassurez-vous, les témoins de Jéhovah ne
troublent pas l’ordre public, ils se laissent mourir en silence (…) »
Après s'être concentré sur les minorités spirituelles, la lutte antisectes a
étendu son action vers les thérapies alternatives dont certaines
s'étaient développées au sein de minorités spirituelles mais d'autres
non. Les moyens pour tenter de juguler tout ce petit monde ont
ensuite été développés : le verrouillage de l'accès au statut
cultuel, la loi About-Picard, le repérage des personnes ne souhaitant
pas se soigner de façon conventionnelle ou qui refusent la
vaccination, etc.
La lutte
antisectes se trouve ainsi face à deux questions : comment
contraindre les personnes refusant de se laisser soigner et, de façon
subsidiaire, comment tordre la notion de « trouble à l’ordre public »
de manière à ce qu’elle englobe automatiquement les « agissements à
caractère sectaire », pour pouvoir ainsi éliminer les « sectes » sans
se trouver confrontée à la justice européenne ?
« Les seules
conditions en France pour bénéficier de ces avantages fiscaux sont
d’avoir pour activité exclusivement le culte public et de ne pas
troubler l’ordre public. (…) Il s’agit d’un dispositif légal et
administratif, dont n’importe quelle secte pourrait bénéficier dans
le futur pourvu qu’elle en respecte les formes... Un refus de
reconnaissance, dans ce cas, pourrait être porté devant la Cour
européenne des droits de l’Homme. »
« Face à
certaines incohérences et imprécisions, nous pensons vraiment qu’il
faut revoir de près la notion française « d’ordre public » et la
préciser, surtout
lorsqu’on considère qu’un témoin de Jéhovah s’abstenant d’une
transfusion sanguine vitale aujourd’hui, a presque 50% de chance de
ne plus être adepte de la secte dans les 10 années qui suivent,
(selon les statistiques mêmes de la société des témoins de Jéhovah)
pour peu qu’on lui laisse une possibilité de survivre lorsqu’il a
besoin d’une transfusion sanguine vitale. »
Dans une
interview donnée à Riposte Laïque, M. Pachoud précisait :
« Un exemple
de premier chantier à entamer serait : la notion de « trouble à
l’ordre public » qui est si floue et si peu restrictive qu’elle est
difficilement exploitable par les autorités françaises pour refuser
les avantages fiscaux afférents aux associations cultuelles à un
groupe considéré comme comportant des dérives sectaires. (…) Il
conviendrait de préciser, sans s’enfermer dans le détail, la notion
de « trouble à l’ordre public » et à la rigidifier pour se prémunir
des groupes connus pour être à l’origine de dérives
sectaires. (…)Tout cela pour tendre dans l’idéal à ce qu’il n’y ait
plus qu’un seul type d’association (à objet religieux ou non) ceci
éviterait beaucoup d’ambiguïtés. »
(Source)
Parmi les
exemples cités pour justifier les positions du GEMPPI se trouve
le cas du
Docteur Gérard Guéniot :
« J’aimerais
aussi vous introduire dans l’esprit qui a motivé la tenue de cette
journée nationale au profit de victimes de conceptions thérapeutiques
sectaires, en vous relatant un dernier cas, typique et illustrant
tout à fait la nature des problèmes et des questions qui se
présentent à nous, avec un phénomène d’augmentation massive ces
derniers temps.
Le docteur
Guéniot soigne le cancer avec... du jus de carotte. Il est en prison
La Dernière Heure. 10-11-2005 (Presse Belge). BRUXELLES. Le Dr Gérard
Guéniot, Français interdit de pratiquer en France a été arrêté le
mois passé à Nivelles pour escroquerie et d'exercice illégal de l'art
de guérir. Sur un autre plan, Guéniot ne s'est jamais caché d'être un
Porteur de Croix, une branche de Graal, qui propose un mieux-être aux
adeptes via une purification spirituelle. (…) ».
Charline
Delporte, présidente de l’ADFI Nord, déclare à ce propos :
« Comme
exemple de technique soi-disant naturelle, comme on en trouve
beaucoup dans les groupes de type new age et dans les sectes, celle
du Dr Guéniot, qui était membre du Mouvement du Graal, est
emblématique. A mon avis, il aura des ennuis avec la justice,
notamment suite au décès d’une malade... Le Dr Guéniot s’est révélé
très dangereux en soignant des cancers avec du houx… Une personne en
est morte alors qu’elle aurait pu être sauvée et qu’elle était
guérissable, si elle avait suivi un traitement médical classique.
Voici une des
graves conséquences de la manipulation mentale de type sectaire et
qui n’a rien à voir, au point de vu des conséquences, avec les
petites manipulations dont nous faisons l’objet quotidiennement au
travers de la publicité notamment. Dans un cas, on pourra y perdre la
vie, comme c’est le cas de témoins de Jéhovah refusant des
transfusions sanguines vitales, et dans l’autre, on se sera laissé
convaincre d’acheter des yaourts. »
Or, suite à
10 ans d’instruction, le Docteur Guéniot a été relaxé le 17
février 2009 par la Cour d'appel de Douai, qui a expliqué
« que le Dr Guéniot n'avait examiné la patiente qu'à une seule
reprise. Et qu'en conséquence, il ne pouvait être condamné pour «
non-assistance à personne en péril ». » (Source)
Dans la
quatrième partie de ce colloque des professionnels explorent les
réponses possibles aux questions des associations antisectes.
Le refus
de soins est-il symptomatique d'une pathologie mentale? Le cadre
médico-légal de l'obligation de soins peut-il s'appliquer ?
Point de vue
Dr Eric Kania, psychiatre à la maison d’arrêt des Baumettes à
Marseille, membre du GEMPPI et de la commission « Santé, éthique,
idéologies » :
« Je vous
propose d’aborder le thème du jour sous un angle psychiatrique. Je
précise qu’il ne s’agira que du point de vue d’un psychiatre, car je
n’ai pas la prétention d’énoncer un point de vue qui puisse
généraliser l’opinion de la communauté psychiatrique. D’ailleurs, il
n’y a pas de point de vue univoque du psychiatre sur ces
questions-là. La communauté psychiatrique est très hétérogène, comme
la psychiatrie d’ailleurs, laquelle est une science comportant
beaucoup d’hypothèses et peu de certitudes. »
« A partir de
quand une personne qui refuse les soins, fût-ce au péril de sa santé
ou de sa vie, est-elle atteinte de folie ou de déraison ? »
« En ce qui
concerne le refus de soins médicaux, le principe général est celui du
consentement. Le médecin doit recueillir le consentement du patient
pour tout acte médical (….).
Rappelons (…)
un principe général ancien, repris récemment dans la « loi Kouchner »
du 4 mars 2002, qui stipule que « aucun acte médical, ni aucun
traitement, ne peut-être pratiqué sans le consentement libre et
éclairé de la personne et ce consentement peut-être retiré à tout
moment »
« Ce texte
comporte des mots importants. Par exemple, qu’est-ce que le
« consentement libre et éclairé » ? Le refus de soins est autorisé
légalement, mais il doit émaner d’une volonté certaine et éclairée
d’un individu disposant du gouvernement de sa personne et de ses
pensées ».
« Par
exemple, on considère que les mineurs, les enfants, ne peuvent pas
valablement refuser les soins vitaux pour eux-mêmes. Dans ces cas-là,
c’est de l’avis des parents que l’on tient compte, et si les parents
s’opposent à des sons réputés vitaux, le médecin peut faire appel à
l’autorité judiciaire pour que les soins soient administrés.
« Il en est
de même pour les incapables majeurs, les personnes mises sous
tutelle, qui eux aussi ne pourraient pas valablement refuser des
traitements vitaux. Le problème se poserait tout de même si le tuteur
était pris dans une idéologie sectaire et refuserait des soins vitaux
pour celui dont il assure le tutorat. J’ignore s’il existe une
jurisprudence sur ce point. En tous les cas et de manière générale,
le médecin doit s’assurer que le patient dispose d’une lucidité
suffisante, ce qui peut être une question délicate. On sait que la
lucidité ne doit pas être confondue avec la liberté de pensée.
Classiquement le médecin ne doit pas prendre en considération les
motifs pour lesquels le patient refuse la thérapeutique, et
convictions religieuses ne signifient pas automatiquement perte de
toute lucidité.
« Ce principe
général du consentement comporte des exceptions. Au cours d’une
réunion préparatoire à ce colloque, nous avions pendant un
« brainstorming » fait ressortir l’idée d’obligation de soins puisque
l’une des exceptions au principe de consentement, mais ce n’est pas
vraiment une exception, plutôt un cas particulier, c’est ce
dispositif juridique qu’on appelle « l’obligation de soins ».
Dans notre
groupe de réflexion, certains d’entre nous, dont en particulier un
avocat, proposaient d’utiliser ce cadre légal de l’obligation de
soins pour contraindre à se soigner les patients qui refusent des
soins pour des causes sectaires. »
Le « principe légal » de l’obligation de soins « ne peut pas
s’appliquer à ce qui nous intéresse aujourd’hui. (…) L’obligation de
soins est une mesure prononcée par un juge pénal, c'est-à-dire à un
moment où une personne commet une infraction. Le juge peut prononcer
cette obligation de soins s’il estime qu’il y a un lien entre
l’infraction et une éventuelle pathologie à soigner. (…) Tout cela
est assez éloigné du thème des refus de soins pour causes
idéologiques. Les personnes qui refusent des soins médicaux parce
qu’ils ont des convictions religieuses extrémistes ou sectaires ne
sont pas des délinquants à priori dans le cas général. Donc ce
principe légal de l’obligation de soins ne peut pas s’appliquer dans
ces cas là. »
« Il y a 2
modes d’hospitalisation : l’hospitalisation d’office et
l’hospitalisation à la demande d’un tiers. Mais dans la grande
majorité des cas, en ce qui concerne les personnes qui refusent
les soins médicaux pour des raisons religieuses sectaires, il n’y a
pas de véritable pathologie psychiatrique nécessitant des soins
médicaux en milieu hospitalier. Je ne dis pas que ces personnes
malades refusant des soins médicaux sont toujours complètement libres
de leur choix, il peut exister un certain nombre de cas, difficiles à
cerner, où des malades délirants intègrent une idéologie sectaire. »
« Mais dans
la plupart des cas, les personnes refusant des soins pour des causes
sectaires ne présentent pas véritablement de décompensation
psychotique, au sens psychiatrique du terme, même s’il y a assez
souvent des troubles de la personnalité sous jacents. Chez ces
personnes adhérant à des sectes extrémistes au point de refuser des
soins vitaux, il y a bien souvent des troubles de la personnalité
« Border line », ou des névroses graves. Même si l’on ne peut pas
complètement assimiler l’adhésion à une secte à une pathologie
psychiatrique, il est évident pour tout le monde que certains gourous
présentent des traits paranoïaques tout à fait avérés et les
personnes qui les suivent peuvent parfois être prises d’une sorte
d’hystérie collective qui confine tout de même à la pathologie, mais
qui ne justifie pas des hospitalisations contraintes.
« Ainsi les
médecins ou les psychiatres se trouvent dans une position délicate
lorsqu’ils sont appelés à la rescousse dans ce genre de situation où
les personnes refusent des soins au péril de leur vie. Ils n’ont
aucun symptôme de pathologie, comme c’est le cas, par exemple, des
témoins de Jéhovah qui généralement présente une certaine lucidité
pour raisonner, avec une forme de logique qui leur est propre, mais
qui ne peut pas être qualifiée de pathologie délirante au sens
psychiatrique. Reste la question « Comment ces gens, apparemment
sains d’esprit, dont les facultés de raisonnement semblent à peu près
conservées, peuvent-ils en arriver à ce jusqu’auboutisme et refuser
des soins au péril de leur vie pour respecter les règles édictées par
un gourou ou le collège central (Direction mondiale des témoins
de Jéhovah) ? »
«J’avoue que
je n’ai pas de réponse unique à la question qui me semble être d’une
extrême complexité. Peut-être certains théologiens pourraient évoquer
les mystères de la foi, même s’il faut reconnaître des différences
entre la foi et le fanatisme, mais au niveau purement scientifique
ou psychiatrique il est parfois difficile de faire la distinction
entre ce qui relève de la foi, dont parlent les théologiens, et de ce
qui est du fanatisme y compris dans ses formes extrêmes.
D’ailleurs on pourrait dire qu’à toutes les époques, dans toutes les
religions, il y a eu des martyrs. Par exemple, les premiers chrétiens
ont accepté de se laisser dévorer par les lions pour leur foi…
Aujourd’hui ce sont certains islamistes qui se font exploser pour
obéir à leur idéologie... Où est la limite entre foi, fanatisme et
pathologie mentale ? Pour certains, la foi relève de phénomènes
psychopathologiques. » Freud a dit assez clairement que la religion
c’est la névrose obsessionnelle de l’humanité in « L’avenir d’une
illusion ». On pourrait lui retourner l’argument concernant la
psychanalyse qui pourrait aussi être désignée comme une forme
d’illusion dont l’avenir est incertain. Sans vouloir faire d’amalgame
trop abusif, on pourrait se demander si dans les grandes religions
instituées, il n’y a pas parfois des discours un peu difficiles à
accepter médicalement, notamment, la position du Vatican contre les
préservatifs, qui peut avoir aussi des effets désastreux au niveau de
la santé publique, peut-être pas tellement en France car les
catholiques ne suivent pas forcément les positions du Vatican comme
s’il s’agissait de paroles divines. Par contre, dans certains pays
(africains notamment) ceci peut poser problème. Donc, est-ce qu’il
est plus dangereux de tenir un discours contre les transfusions ou
d’interdire le préservatif ? En tant que médecin, les deux me
paraissent condamnables. »
« Pour les
questions légales, le législateur a voulu mettre en place un
dispositif pour limiter les dégâts des sectes dans le domaine de la
santé notamment en créant la loi dite « About-Picard », du nom des
députés l’ayant rapportée. Cette loi au départ, voulait instaurer un
délit de manipulation mentale.. Ces termes ont un intérêt évident
pour le psychiatre, même si le législateur a renoncé à cette
appellation en partie du fait des réserves émises par les
représentants des communautés religieuses, (et bien sûr des sectes)
ainsi que le comité national des droits de l’Homme parce que ces
termes semblaient trop vagues pour pouvoir être applicables
juridiquement. Donc, au cours des débats et des différentes navettes
entre les assemblées, on a remplacé ces termes par « délit d’abus
frauduleux d’ignorance ou de faiblesse d’une personne en état de
suggestion physique ou psychologique »… (…) C’est selon [nos
parlementaires] le fait d’une personne au sein d’un groupement qui
poursuit des activités ayant pour but ou pour effet de créer ou
d’exploiter la dépendance psychologique ou physique des personnes qui
participent à ces activités, d’exercer sur l’une d’entre elles des
pressions graves et réitérées ou d’utiliser des techniques propres à
altérer son jugement afin de la conduire contre son gré ou non à un
acte ou à une abstention qui lui est gravement préjudiciable. Ce
texte semble clair pour des juristes, mais qu’est-ce que la
dépendance psychologique ? Comment définir les techniques
propres à altérer le jugement ?
Il ressort de cette intervention que le dispositif légal d’obligation de
soins ne s’applique pas dans les cas de refus de soins pour causes
idéologiques, que la loi About-Picard, en raison de son imprécision,
est aussi mal adaptée au milieu médical qu'elle l'est dans le domaine
juridique, et que le refus de soins médicaux pour des raisons
religieuses « sectaires » n'est pas considéré comme une pathologie
psychiatrique.
Le Dr Victor
Hugo Espinosa, Président d’ECOFORUM, remarque :
« Les
dérives thérapeutiques de nature sectaire sont sans doute favorisées
par des carences émanant du système de santé classique. Peut-être
faudrait-il maintenant agir plus en amont, plus en prévention et
trouver des solutions pour injecter plus d’humanité dans l’univers
hyper technologique de la médecine classique, sinon les gens auront
toujours tendance à chercher ailleurs. »
Pierre Le Coz,
président du Centre d’Etude et de Recherches en Ethique Médicale
(CEREM), présente
l’avis 87 du Comité Consultatif National d'Ethique
sur le refus de traitement et l’autonomie de la personne...
« Aujourd’hui du fait de la complexité accrue des propositions
thérapeutiques, souvent invasives sinon agressives, une plus grande
autonomie de décision est reconnue aux personnes malades (loi du 4
mars 2002) dans le domaine des soins médicaux. Celui qui consent doit
avoir la possibilité de refuser. (…) Ce refus de traitement apparaît
toujours - envisagé du côté de la médecine - comme une sorte de
transgression du principe de bienfaisance. »
« Cependant
le Comité estime que le dilemme ne se résout pas par la force. Ce
n’est pas en obligeant un témoin de Jéhovah à une transfusion que
l’on parvient à une solution satisfaisante au problème de son refus
de transfusion.(…) Si le sujet est majeur, son refus de transfusion
pose un cas de conscience insoluble au médecin : d’un côté la
réglementation en vigueur ne s’accommode guère d’une intervention
thérapeutique sans le consentement de l’intéressé ; de l’autre, sa
vocation professionnelle lui impose de transfuser. »
« Le sujet
se voit contraint de sacrifier une des deux valeurs auxquelles il est
le plus fortement attaché (sa vie ou son appartenance aux « élus »).
Mais pour être contraint, il n’en demeure pas moins un choix effectif
comme l’atteste le cas d’adeptes qui décident d’accepter la
transfusion, assumant du même coup leur exclusion du groupe. C’est
pourquoi le médecin ne peut se prononcer en fonction de
l’appartenance (quelquefois temporaire) à telle ou telle communauté. »
« (…) Le
respect du refus de traitement s’impose en règle générale, même s’il
se fonde sur les convictions religieuses de l’intéressé. La liberté
de religion est garantie par notre constitution et par la Convention
Européenne des Droits de l’Homme. »
« Le Comité
propose de distinguer trois acceptions du terme « autonomie » :
« Une
autonomie d’action qui renvoie aux possibilités de motilité
corporelle. (…) De ce point de vue, ni le tout jeune enfant, ni la
personne handicapée mentale ne peuvent être dits « autonomes ».
2ème) : Une
autonomie de volonté qui élargit l’indépendance du sujet à sa
capacité à suspendre la spontanéité impulsive qui détermine
mécaniquement son action pour décider en fonction d’une résolution
consciente et personnalisée.(…)
« - comme
autolimitation, (…) la décision libre consiste dans le respect des
devoirs universels envers les autres et envers soi-même. Un être
autonome ne peut pas prendre une décision qui ne soit pas
universalisable. Etre autonome c’est être moral, et la moralité
commande de décider par pur respect du devoir. Suivant cette
perspective, un homme ne saurait être dit libre au sens plein du
terme, si son comportement est l’effet de la crainte d’un dieu ou de
l’obéissance mécanique à un dogme irrationnel. L’hétéronomie
(obéissance à une « loi » imposée par un autre) est une aliénation de
la raison qui mutile l’être humain de la dimension la plus
essentielle de son être.
« (…) Cette
interprétation rationaliste de l’autonomie implique que certaines
personnes ne sont pas autonomes, malgré leurs dires: la femme qui
refuse le secours de la transfusion sanguine lors d’une hémorragie à
l’accouchement (Témoin de Jéhovah), le suicidant, le gréviste de la
faim, le toxicomane adoptent des conduites dont les maximes ne sont
pas universalisables. »
« - comme
autodétermination (ou « souveraineté ») : Dans des cas plus
équivoques où le patient refuse un traitement dont on ne peut
s’assurer à coup sûr qu’il va lui sauver la vie, la référence à
l’universalisation de la maxime de nos actions devient
problématique : faut-il obliger un patient à souscrire à une
stratégie thérapeutique au motif que son principe d’action (« se
laisser mourir plutôt que de subir les affres d’un traitement lourd
et incertain ») ne saurait être universalisé ? »
« Obéir à la
raison, cela pourrait autoriser tous les abus. Le Comité a retenu le
sens de l’autonomie de la volonté comme souveraineté individuelle.
(…) On a le droit d’être fou, tant que cette folie ne nuit pas à
autrui. »
« Aucune
raison universelle ne peut trancher les dilemmes. C’est pourquoi le
patient qui refuse un soin n’a pas à être protégé contre lui-même
(contre sa déraison) mais uniquement contre l’environnement
déstabilisant et menaçant dans lequel il se trouve d’emblée plongé en
arrivant à l’hôpital. De ce point de vue, dans le cas d’un refus de
traitement, il incombe seulement au médecin de s’assurer que le
patient ne décide pas sous l’emprise de la contrainte psychologique
exercée par un tiers. La logique de ce modèle de la liberté aboutit à
affirmer que, dès l’instant où le médecin n’a constaté aucune
pression externe sur le patient, il peut considérer que son refus
exprime son autonomie et qu’en conséquence il doit le respecter. Il
n’a pas à se demander si ce refus est déterminé par des causalités
diverses ni chercher à exercer une « bienveillante » pression sur le
patient pour infléchir sa conduite (paternalisme).
« Cela a pour
conséquence, le cas échéant, que le médecin sache renoncer à toute
tentative de persuasion, y compris lorsqu’il existe un moyen curatif
disponible que le patient refuse. Sans doute, lors du diagnostic par
exemple d’un lymphome avec très bon pronostic de réussite d’une
chimiothérapie, le médecin décidera en général de prendre le temps
nécessaire pour faire changer d’avis le patient qui décline la
proposition au nom des effets secondaires liés à ce traitement. Pour
autant, pouvons-nous qualifier de respectueuse cette quête du
consentement du malade ? Si celui-ci a parfaitement compris la
situation, l’insistance n’est-elle pas une incitation ? Incité, le
consentement demeure-t-il aussi « libre » que le réclame la loi ? »
« L’article 7
du code de déontologie stipule que le médecin « ne doit jamais se
départir d'une attitude correcte et attentive envers la personne
examinée ». (…) Si d’aventure il parvenait à emporter son
consentement par un coup de force rhétorique, ne placerait-il pas le
malade dans la situation de devoir affronter la lourdeur d’un
traitement dans un état de souffrance morale aggravé par la nostalgie
de son refus initial ? On peut même se demander si l’efficacité
d’un traitement n’est pas diminuée par le fait qu’il ne soit accepté
qu’à contrecœur (quel est l’impact d’un antidépresseur pour un
patient qui ne s’y résout qu’à regret, par exemple ?). »
« La position
du Comité Consultatif National d'Ethique au sujet du refus du soin
peut donner matière à réflexion. A titre personnel, il me semble que
la légitimation du refus de soin au nom du respect de la souveraineté
individuelle repose sur le postulat d’un sujet libre dans ses choix,
conscient et indépendant de toute pression extérieure, qui peut
apparaître comme une hypothèse peu crédible en plusieurs occurrences
de la vie clinique. Qu’en est-il, par exemple, du refus par un
patient de suivre un traitement pourtant adapté à sa pathologie
cancéreuse parce qu’il sait qu’elle est susceptible d’entraver
durablement le déroulement de sa carrière professionnelle ? Un tel
refus n’exprime-t-il pas une forme d’assujettissement aux contraintes
économiques et sociales ? Lorsque le patient lui semble pris dans
un réseau de contextes (personnel, social, culturel) qui déterminent
ses réactions, le médecin peut-il se donner pour devoir de faire
comme s’il avait affaire à un sujet libre, au motif qu’il n’a pas
constaté de pressions manifestes de la part de l’entourage ? Peut-on
dire qu’il « respecte » à proprement parler le patient qui se trouve
en face de lui ? »
Les
nombreuses questions posées envisagent la privation de liberté des
individus dont les choix de vie diffèrent de la norme et, dans une
société véritablement démocratique, elles n'auraient pas lieu de
l'être. Le CICNS se réjouit toutefois que les réponses apportées ne
soient pas définitives et semblent laisser une porte ouverte par
laquelle pourront surgir des pistes de réflexion non encore
entrevues. Notre association se présente comme un partenaire pour
élargir le débat en présentant les minorités spirituelles de notre
pays non plus comme un fléau digne d’une Inquisition mais comme des
membres à part entière du tissu social, capables de proposer des
solutions au
« malaise » de notre
temps.
1 Le
GEMPPI est un mouvement associé au
CCMM pour les Bouches-du-Rhône
et membre de la
FECRIS. Il pilote la
commission « Santé, éthique, idéologies » qui étudie plus
spécialement les cas d’emprises sectaires dans le secteur de la
santé. (Source)
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